Pour sa Journée de printemps de mai 2000, l'association ATLAS me demande d'animer un atelier d'écriture sur le thème choisi pour ladite journée cette année-là : Traduire la ville. Je commence par lancer des questions :
Si la ville était une chose qui se mange ?
— Un œuf sur le plat : le centre et la banlieue qui s'étale autour.
— Un sandwich, un millefeuilles : un entassement d'étages et d'époques.
Excellentes réponses ! Voilà un groupe exceptionnel ! La seconde image surtout, la ville-palimpseste, tombe à pic. Je fais remarquer que la ville, comme l'a dit Lacan, est structurée comme un calembour : sous les pavés la plage, sous un mot d'autres mots. Or je souhaite justement commencer, en guise de décrassage neuronal, par une brève calembour-session. Car, souligné-je, le calembour n'a rien de vil ! (Un sourire au sixième rang.) Sa vertu pédagogique va de soi : en nous faisant jouer avec les mots, rire avec eux, il nous amène à les aimer, à les mieux connaître ; l'oreille s'aiguise, apprend à débusquer ce qui se cache sous un mot, soit pour éviter les échos malencontreux, soit au contraire pour s'en servir. Aimer les jeux de mots, pour un traducteur, c'est très bon signe.
Jeu (oral) sur les villes européennes :
— D'où ramène-t-on une bouteille ? — De Rome !
— Où met-on son drapeau ? — En Berne !
— D'où ramène-t-on une fourrure ? — D'Oslo !
Ça fuse. À peine le temps de poser les questions. Miracle du calembour : il détend et concentre à la fois.
— S'il fallait donner un titre à notre promenade ? — Escale à Hambourg ! Vannes-Lourdes ! On a Paris !
Autre échauffement : l'analyse du pouvoir d'un mot, qui passe par ses sonorités — son orthographe aussi éventuellement. (Pourquoi «vile» est-il pauvre, plat, vilain comme la bile, alors que «ville» scintille, pétille, s'envole sur ses deux «l» ?)
«Paris». Parure : cette ville, un bijou. Pari : on vient là tenter sa chance. Il y a tout dans ce mot : le singulier, le pluriel. L'ombre (la noirceur du a) et la lumière (l'éclat du i, pour finir). «Où fait-il clair même au cœur de la nuit ?» demande Aragon dans un poème sur Paris.
Restons dans notre bonne ville. Exercice de réécriture : faire passer un texte par i. J'ai choisi une scène parisienne connue de tous, tirée des Misérables : l'insurrection de 1832, la barricade, la mort de Gavroche, la fuite de Jean Valjean portant sur son dos Marius dans les égouts. Il faut raconter tout cela non pas avec la seule voyelle i (trop difficile !) mais avec un i dans une syllabe sur deux au moins. Nous arriverons à :
Fini de rire. Voici Paris l'irascible qui crie, qui maudit Louis-Philippe, qui brandit mille, dix-mille fusils. Rififi. La milice tire. Le titi périt. Le simili Christ, lui, saisit l'ami de la petite inanimé, s'immisce parmi les galeries qui irriguent la ville, humides, fétides, infinies, sinistre Styx, et se tire.
Epique ! Lyrique ! Sublime ! Merci Victor !
(On s'est permis d'élider les e muets, à juste titre, puisqu'on le ferait en lisant à haute voix : notre guide est toujours l'oreille avant l'œil.)
Et maintenant, le sandwich. Les tranches de pain sont les syllabes du mot Paris : on doit y glisser une phrase commençant par [pa] et finissant avec [ri], qui évoquera la ville en question.
Passage obligé des provinciaux qui s'en trouvent marris.
Pâté en croûte de culture avec garniture de faubourgs telle une ceinture de riz.
Pas pour longtemps, Tibéri !
Passion, aversion, les points de vue varient de Parangon des cités, toujours tu nous souris ! à Panaris...
Il serait bon maintenant de travailler sur l'immensité de la ville, sa complexité. L'idéal serait de faire écrire une phrase, la plus longue et labyrinthique possible, décrivant une déambulation urbaine, et qui passerait par plusieurs points obligés (par exemple, les vingt arrondissements de Paris). Je pratique cet exercice ailleurs, au DESS, sur deux séances ; impossible ici, faute de temps.
Travaillons du moins sur l'idée de parcours alternatifs, de réseaux. Les mots d'un texte étant les stations d'une ligne de métro (ou de bus...), faisons passer par ces points une autre ligne. On prend un poème de Queneau, dans Courir les rues :
Les colombins
Longtemps longtemps longtemps après que les pigeons auront disparu
on verra encore leurs chiures dans les rues
également dans mes poèmes
et les gens se demanderont quelle importance ça avait
les pigeons quoi c'était
quelque chose dans le genre de l'aurochs ou du ptérodactyle
du cœlacanthe ou du dodo
mais personne ne lira plus mes poèmes
On doit écrire avec les mots dudit poème un nouvel Exercice de style du même R.Q., en brodant sur l'anecdote autobussière bien connue.
Pas commodes à caser, les quatre animots de la fin ! Mais on a le droit de ruser. (La traduction, ruse perpétuelle. On est souvent au bord de la triche...) D'où ceci :
Longtemps, longtemps, longtemps, j'ai fait dodo debout dans le bus. Réveillé par un aurochs à cou de ptérodactyle (tu aurais vu le genre ! c'était quelque chose ! tout un poème !) qui m'a traité comme un pigeon ! comme une chiure ! Je te demande un peu !
(Que tu lises ça ou pas, quelle importance ?)
Après ça, rue du Havre, également, la même personne ! Quoi ! Encore ! Ces gens, c'est là quand tu les crois disparus !
C'est l'heure, déjà ! On n'a pas eu le temps de vraiment travailler là-dessus. Ni sur les autres exercices. Je me sens toujours tiraillé, dans ces ateliers, entre le souci de travailler en profondeur et celui d'éviter l'ennui. Aujourd'hui, pour faire un exercice de plus, pour donner du rythme à la séance, j'ai trop sacrifié, sans doute, le sérieux au profit du spectacle. Trop monopolisé la parole aux dépens de mes interlocuteurs. Ils ont ri poliment (quel groupe merveilleux !), mais n'ont-ils pas été vaguement frustrés, comme je l'eusse été à leur place ?
(Texte publié dans TransLittérature n°20, Hiver 2000)
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°15 en novembre 2004)