«Mécontemporain : personne qui se plaint continuellement d'être née à l'époque actuelle.»
Ceci est un mot-valise, à savoir un mot nouveau formé par l'amalgame de deux mots existants. Ici, Contemporain et... et... Mééé... Oui ! Mécontent ! Volkonautes, vous êtes formidables !
Le paradis du mot-valise est la langue anglaise, où les portmanteau-words ne s'épanouissent pas seulement dans les livres (Lewis Carroll surtout en a créé de fameux), mais aussi dans la vie quotidienne — témoins Skyjacking (= détournement d'avion, à partir de sky, ciel, et hijacking, détournement), Chunnel (= tunnel sous la Manche, sur tunnel et Channel) and so on.
Rédigeant une première mouture de cette préface, il y a plus d'un an, j'avais dû chercher longtemps dans le dictionnaire pour trouver un mot-valise français consacré par l'usage : Calfeutrer, fruit des amours de M. Calfat et de Mlle Feutre. J'en concluais que le français, question créations verbales, restait timide. Eh bien j'ai dit une connerie de plus : dès le lendemain de la mise en ligne de mon texte, les mots-valises commençaient à pulluler devant moi, sur les pages et même dans la rue ! Oh yeah, bonnes gens ! Le français bouge !
Les informaticiens sont en pointe avec leur courriel, qui a donné lui-même naissance au pourriel, ce message électronique «pourri», car indésirable. Le digne président du Sénat, accusé de dilapider ses fonds, répond qu'il pratique le méSénat. L'industrie et la pub ne sont pas en reste : un fabricant de piscines baptise génialement son entreprise Olympid, et les bus de la cité du Roi-Soleil, savez-vous le nom qu'ils portent ? Phébus ! (Qui a dit que c'étaient des vieux chnoques à Versailles ?)
La RATP n'est pas en reste avec le très joli Noctambus dont elle a baptisé son service de bus noctambules.
Nos auteurs s'en donnent à cœur joie. Jules Laforgue avait ouvert la voie dès le siècle dernier, notez bien, avec son percutant violupté. Henri Michaux a fait plusieurs belles trouvailles ; Francis Ponge a baptisé son premier recueil Proèmes (prose + poème ?) ; Jacques Perret est le père, entre autres, de l'admirable Vélocipédagogue, et ces derniers temps ça n'arrête plus. Un économiste non-conformiste intitule un de ses livres L'éconoclaste. Marc Jolivet donne un spectacle appelé Utopitre. Saluons parmi des dizaines d'autres le bistroglodyte de François Vignes, le catastrologue de Michel Laclos (qualifié de «mauvais augure») et son requinquina (apéritif tonique à base de poisson), le dieuble (dieu + diable) de Dominique Noguez, les androjeans d'Yves Pagès qui n'aime pas les femmes en pantalon, la vieille bécane motobsolète de Châteaureynaud, le cauchemarrant d'André Franquin, la médiacrité dont se plaint François George, et la belle prélassitude du même où se dessine, à travers paresse et fatigue, la figure d'un vieux et lent prélat...
Documenteur, c'est chouette. C'est de qui ?
Attention : tous les accouplements de mots ne font pas de beaux enfants. Je suis dubitatif devant miriage de je ne sais plus qui, où je défie quiconque de reconnaître le mariage et le mirage qu'il est censé être ; le prestidigiticieuse de Ponge (prestidigitation + prestige) me paraît bien tarabiscoté — à tout prendre prestidigieuse eût été plus lisible ; je me demande si le méSénat ne serait pas au Sénat ce que la mésalliance est à l'alliance ; et je suis mécontent de mon séducateur, où l'effet positif du mot me paraît détruit par une association parasite (j'y entends moins la séduction que le sécateur !) et surtout par la dureté des consonnes.
Longtemps confiné au ghetto des jeux de salon, le mot-valise a suscité quelques recueils dignes d'intérêt.
Ceux d'Alain Finkielkraut, Ralentir : mots-valises ! et le Petit fictionnaire illustré, parus au Seuil il y a vingt ans, nous proposent quelques morceaux de choix :
Cafardeux : couple qui s'ennuie.
Constipassion : amour parcimonieux.
Mélancolis : paquet en souffrance.
Ah ! si Finkielkraut pouvait quitter sa ronchonnerie actuelle, sa pesanteur de penseur pontifiant (pensanteur ?) et redevenir le taquineur de mots léger qu'il fut !
Découvert depuis Le pornithorynque est un salopare, d'Alain Créhange (Mille et une nuits), à qui j'emprunte le fondamental Mécontemporain. Appris du même coup, grâce à la bibliographie dudit ouvrage, l'existence d'au moins deux autres diconoclastes (Créhange dixit) : Jean-Loup Chiflet (deux recueils chez Mango) et Yak Rivais (Le Rhinocérossignol et le Coca-koala, à l'Ecole des Loisirs).
Lisant chez Créhange le mot Cyclopinette, je me rappelle avoir baptisé ainsi, dans une traduction, les enfants du Cyclope...
Retrouvé un petit recueil de mes mots-valises à moi, datant des années 80, que j'ai donc accueilli sur le site l'an dernier et que je complète aujourd'hui. Excellent exercice, le mot-valise. Autant que son cousin le calembour, il nous apprend à mieux écouter les mots. À travailler la densité, la concision. Un exercice précieux qu'on pourrait pratiquer à l'école, au lieu de s'y gargariser de diégétique, d'hypallages et autres cuistreries indigestes...
Au fait, j'y pense, les mots-valises mériteraient une page dans le... comment ai-je appelé ça déjà ? Ah oui : le Verbier !
| A | |
| Aboyau. Intestin criant famine. | |
| Adjudent. Dentiste autoritaire. | |
| Alccolonel. Sera bientôt général, avec un peu plus de bouteille. | |
| Anneaurexie. Manque d'appétit pour le mariage. | |
| Archipèle. Méchant coup de soleil qu'on attrape dans les îles. | |
| B | |
| Baffouer. Frapper avec mépris. | |
| Baingaleau. Bâtiment préfabriqué, malcommode par temps de pluie. | |
| Baisible. Où l'on ne sera pas dérangé. Voici, chérie, un endroit ——. | |
| Baisicles. Lunettes roses. | |
| Barriton. Chanteur à la voix pachydermique. | |
| Beaubeau. Aisé, cultivé, relax, aime à se regarder dans la glace. | |
| Bébéatitude. Moment d'extase après la tétée. (Précède la Laitargie.) | |
| Bécanicien. Soigne les vélos (cf. Vététérinaire). | |
| Bédéraste. Amateur des aventures dessinées d'Alix l'Intrépide. | |
| Beigneur. Bébé agressif. | |
| Bizouterie. Boutique affectueuse qui vous accueille joyausement. | |
| Bouffiasse. Femme enlaidie par les excès de table. | |
| Burlinguer. Passer ses heures de bureau à voyager dans sa tête. | |
| C | |
| Cadastrophe. Remembrement. | |
| Cale-amies-thé. Petit goûter entre copines, désastreux pour la ligne. | |
| Catasprof. Pédagogue dangereusement déficient. | |
| Cauchemare. Pipi au lit la nuit. | |
| Cendurillon. Pantoufle pour le bal, douce au pied. | |
| Cloclone. Blondinet nerveux au look peu original. | |
| Coincidence. Se retrouver bloqué par hasard dans un lieu exigu avec une personne de connaissance. | |
| Coinciliabulle. Conversation détendue. | |
| Collocataire. Voisin de congrès. | |
| Confucionisme. Art consistant à rédiger, comme les anciens Chinois, des sentences dont l'obscure brièveté donne une fausse impression de profondeur. | |
| Cosmose. Fusion avec l'univers. | |
| Crintif. Personnage dissimulant sa timidité sous une rude tignasse. | |
| Cruciverbiste. Jésus sur la croix déclamant le Verbier. (© Cristophe Rosson, loué soit-il !) | |
| Cybérie. Lieu de relégation pour les téléchargeurs illégaux. | |
| Cyclopinette. Homme qui pédale sans désir. | |
| D | |
| Désastronaute. Maladroit mis sur orbite. | |
| Desesperado. Prof aux méthodes brutales. | |
| Diaboleau-menthe. Diable ! Plus de limonade... | |
| Diarrhiste. Autobiographe incontinent. | |
| Dièze Irae. En musique, altération inopinée aux effets terrifiants. | |
| Dœil. Chagrin des borgnes. | |
| Dromadhère. Espèce de chameau, si affectueux qu'il en devient collant. | |
| E | |
| Écholier. Enfant contraint à répéter telles quelles les paroles du maître. | |
| Édredondon. Fille rembourrée, pas belle mais chaude. | |
| Endodoctriner. Mettre en sommeil le sens critique de quelqu'un. | |
| EdulCoran. Faux sucre halal. | |
| Ejaculzi. Baignoire voluptueuse. | |
| Électricien. En militant pour le vote des femmes, rétablit le courant social. | |
| Elledorado. Pays peuplé uniquement de jeunes filles. | |
| Enterrimaire. Croque-mort suppléant. | |
| Erottomane. Orientale dont la libido bosse fort. | |
| Escroquette. Au restaurant, boulette à la taille scandaleusement réduite. | |
| Etraînes. Petite enveloppe qu'on dépose chez sa concierge aux alentours du 30 janvier. | |
| Étrainte. Transports en commun (SNCF) aux heures de pointe. | |
| Étringleur. Dangereux maniaque sexuel. | |
| Ex-Ceylan. Se dit d'un thé de première qualité en provenance de Sri-Lanka. | |
| Examinotaure. Monstre poseur de questions, réclamant chaque année son tribut de jeunes gens. | |
| Excroquerie. Arrachage de dents saines. | |
| Exgaminateur. Personne chargée de vous faire passer de l'état d'enfant à celui d'adulte. | |
| F | |
| Fantasthme. Rêverie érotique à couper le souffle. | |
| Farcenic. Poudre à mourir de rire. | |
| Femmine. Souffrance virile. | |
| Fessethym. Pique-nique dans la garrigue, sans les pliants. | |
| Fessetival. Semaine du film naturiste.. | |
| Fellicité. Succès dans la succion. | |
| G | |
| Gagadémie française. Club du troisième âge. | |
| Galamité. Représentation théâtrale de troisième zone à laquelle on se voit contraint d'assister. | |
| Grattitude. Bien-être épidermique dû à une main étrangère. | |
| H | |
| Haricover girl. Belle plante, mince comme un fil. | |
| Hippocrite. Cheval dissimulateur. | |
| Homonié. Ecclésiastique discret sur sa vie privée. | |
| Horrifice. Partie du corps pas belle à voir. | |
| I | |
| Inoutil. Instrument dont le charme est de ne servir à rien. | |
| Intégraal. Strip-tease attendu avec vénération. | |
| Intérimère. Nourrice. | |
| Interrosexuel. Personne se posant des questions sur sa nature profonde. | |
| J | |
| Jouïr. Prendre son pied avec les oreilles. | |
| K | |
| Kama-sous-draps. Version d'un célèbre livre hindou destinée aux pays froids. | |
| L | |
| La Masserie. Institut de soins corporels dans la tradition du bouddhisme tibétain. | |
| Larmonium. Instruments à pédales, poussif et geignard (cf Mélocipède). | |
| Lébitation. Soulèvement local. | |
| Luxurveillant. Gardien de la vertu. | |
| M | |
| Macabroni. Pâtes empoisonnées (cf Tombale milanaise). | |
| Mégoïste. Fumeur peu partageux. | |
| Mormoelleux. Se dit d'un baiser plus tendre encore que cruel. | |
| N | |
| Nainfirme. Homme raccourci. | |
| Nanarchie. Les femmes au pouvoir. | |
| Narcause. Sommeil induit par un flot de paroles. | |
| Nauséabondance. Souffrance de riche. | |
| Nirvanana. Nuits de Gertrude et Germaine. | |
| Nulletitude. Foule si nombreuse qu'on n'y reconnaît plus personne. | |
| Nymphirmière. Jeune personne fraîche et secourable. | |
| O | |
| Otiste. Adepte du walkman. | |
| Ouature. Cocon ambulant qui nous isole du reste du monde. | |
| Orgasthme. Épectase de l'organiste au paroxysme d'une fugue haletante. | |
| P | |
| Papillonneux. Se dit d'un homme volage et sensuel, doté d'un épiderme ultra-sensible. | |
| Parlacan. Idiome pratiqué par certains psy. (© Marie Pierrakos). | |
| Patatrad'. Traduction qui ne tient pas debout. (© Christophe Rosson). | |
| Perd-Fauré. Baryton victime d'un trou en plein Requiem. | |
| Pèrefection. Modèle écrasant. | |
| Pèrimé. Fut aimé de ses enfants jadis. | |
| Péniscope. Instrument télescopique, utile en plongée. | |
| Périféérique. Route enchantée. | |
| Pipyjama. Culotte en tissu éponge. | |
| Poidtrine. (cf Seindoux). | |
| Potenciel. Ami possible, mais mourons d'abord. | |
| Prépucecule. Soir de la vie, amours déclinantes. | |
| Professœur. Jeune enseignante affectueuse. | |
| Pruritain. Homme déchiré. | |
| Puritânerie. Propos hostile aux plaisirs du sexe. | |
| Puzzlage. Ornement fragile dont les morceaux sont impossibles à rabouter une fois dispersés. | |
| R | |
| Raphalle. Coups répétés. | |
| Rabâchoie. Professeur qui vous met le moral à zéro à force de répéter la même chose. | |
| Récalcitron. Agrume à la peau dure. | |
| Rêviser. Apprendre ses leçons sans grande ardeur. | |
| Ricochemar. Mauvais rêve aux multiples rebondissements. | |
| Rigogoler. Se marrer comme un débile. | |
| Rimbobo. Jeune bourgeois se prenant pour un poète révolté. | |
| S | |
| Saoulagement. Oubli momentané de nos misères. | |
| Saoulitude. Vin triste. | |
| Schisthme. Séparation incomplète. | |
| Scriptise. Confession d'écrivain, d'une sincérité frisant l'indécence. | |
| Sherpapa. Chargé de famille. | |
| Si-ailes. Zone réservée aux oiseaux et aux anges. | |
| Sitation. Phrase remarquable diffusée sur le Web. Les Pages d'écriture de volkovitch.com offrent de belles ——. | |
| Suicidre. Absorption d'une quantité mortelle de jus de pomme fermenté. | |
| T | |
| Tantiquaire. Personne raffinée faisant le commerce d'objets anciens. | |
| Téléfaune. Homme timide qui ne se libère qu'au bout du fil. | |
| Tenhébreux. Juif déprimé. | |
| Terreauriste. Jardinier violent. (Absurde !) | |
| Terroricien. Théoricien plutôt sûr de lui. | |
| Tigrèce. Femme du sud des Balkans, férocement jalouse. | |
| Titubard. Malade des poumons, un pied dans la tombe. | |
| Tonitruand. Honnête et discret, genre Bernard Tapie. | |
| V | |
| Vaticancans. Dernières nouvelles de Rome. | |
| Vététéran. Vieux prof allant faire ses cours et ses courses à vélo. | |
| Vœuf. Homme prêt à éclore. | |
| X, Y, Z | |
| Yogaga. Gymnastique du troisième âge. | |
![]() Illustration : Fei-Bi. |