Mai 93. M. me commande un texte érotique pour le catalogue de son exposition. Il sera publié en grec, mais j'ai le droit de l'écrire en français. Je n'en ferai rien : d'abord, je me méfie des traducteurs ; et surtout, cette page un peu spéciale qu'on me demande, je me sens mieux à même de l'écrire en grec. (Est-ce dû à des inhibitions personnelles, qui m'interdiraient ce type de débordements autrement qu'à l'abri d'une langue étrangère ? Ou le grec est-il vraiment plus chaud, plus sensuel ?)
Une fois ma page arrivée là-bas, on me demande aussi une version française. Me voilà donc amené à m'auto-traduire, activité inédite, vaguement masturbatoire, que j'aborde avec un peu de méfiance et pas mal de curiosité.
Pas si désagréable, au fond...
Quand on se traduit soi-même, on est plus libre, évidemment — et pas seulement par absence de scrupules vis-à-vis d'un autre : on se souvient qu'en écrivant, on s'est laissé entraîner par la langue, inévitablement, et qu'en passant par une autre langue il faut se laisser aller de la même façon : sinon, ce qui était souple deviendra raide, et par du même coup peu ressemblant.
C'est toujours un couple qui écrit : un auteur et sa langue enlacés qui dansent. Le traducteur danse, lui aussi — mais moins avec un auteur qu'avec la langue de celui-ci ; et moins avec cette femme étrangère qu'avec la sienne.
Laissé tomber, sans grands remords, un jeu de mots dont je ne me sortais pas. S'il n'était pas de moi, quelle angoisse !
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°8 en avril 2004)