La lumière, en grec, se dit φως. Mot d'une force incomparable, par sa simplicité de monosyllabe où éclate son côté élémentaire, absolu ; par son genre, le neutre, qui n'apparaît pas ici inférieur, mais supérieur au masculin et au féminin qu'il dépasse ; par ses sonorités, à la fois étouffantes et fraîches. Mot bref, mais que le sifflement final prolonge sans fin. On dit φως, et plus rien n'existe que ce feu omniprésent, tyrannique, avec toute la terreur et la douceur qu'il rayonne.
On imagine le désarroi du traducteur français, muni de sa seule «lumière», laquelle n'est pas sans charme, avec sa langueur humide, féminine, faite pour l'Ile-de-France, le Val de Loire — attention, la mièvrerie est proche...
En cas de danger, tous les moyens sont bons. Que le lecteur ne soit pas choqué si la lumière, parfois, se change en éclat, en jour (encore que jour, selon Mallarmé, ait plutôt des couleurs de nuit), voire en feu !
Ανάβεις το φως. Σβήνεις το φως.
Traduction mot à mot :
«Tu allumes la lumière. Tu éteins la lumière.»
Apparemment, pas de problème. Sauf qu'une telle traduction, à mon sens, n'est pas vraiment exacte : elle déplace nettement le centre de gravité de la phrase. On a en grec :
Ανάβεις το φως. Σβήνεις το φως.
L'accent tombe sur les verbes : c'est ce qui change qui ressort.
En français, l'accent est le suivant :
«Tu allumes la lumière. Tu éteins la lumière.»
La variation passe au second plan, la répétition s'impose avec lourdeur. Pour rétablir l'équilibre,
«Tu allumes la lumière. Tu l'éteins»
me paraît plus juste. La répétition (tu + verbe) est toujours là, mais hors l'accent. La variation retrouve sa place au premier plan.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°6 en février 2004)