POUR LA GLOIRE


Le Conseil général d'Aquitaine m'a demandé une vague expertise, l'un de ces travaux annexes qu'on exécute en maugréant, sans savoir pourquoi on les accepte — de peur de se faire des ennemis ? D'habitude on vous promet quelques sous, une misère, et quelquefois la promesse est tenue. Cette fois, on n'a même rien promis. Allez Michel, me dis-je, fais-le pour la Grèce...

Trois semaines plus tard, je reçois d'Aquitaine six bouteilles de Saint-Emilion. Pour une demi-page de texte !

Je pense au peintre grec Theòphilos, un peu simplet, un peu clochard, qui peignait parfois des fresques dans des cafés de village «pour une assiette de bouffe» comme disent les Grecs. Je pense à lui chaque fois qu'un poète grec m'invite à dîner : je n'ai pas touché un sou pour les traduire, mon salaire c'est ça, un repas ; autrement dit, mon travail n'entre pas dans le circuit économique, je compte pour du beurre, je n'existe pas. Mais je n'en conçois que peu d'amertume, j'en serais plutôt vaguement satisfait — comme s'il y avait un plaisir d'être immatériel, transparent.

En fait j'existe quand même, dans un fantôme de monde ancien où l'on échangeait des choses vraies, où l'on troquait et trinquait, avant d'inventer l'argent.


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Qu'un auteur soit aux petits soins avec son traducteur, quoi de plus normal. S'il en fait un peu trop, on trouve ça humain. On accueille ses invitations à dîner, ses dithyrambes gentils avec une joie paisible, en gardant son sang froid. Mais quand le poète Yòrgos Markòpoulos, que je connais à peine, petit quinquagénaire barbu grisonnant, me déclare trois fois en deux heures, l'œil bleu brillant d'une humble allégresse, Tu m'as donné la plus grande joie de ma vie ! sous prétexte que j'ai décidé de le traduire, alors là tout de même, je me sens riche.



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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°5 en janvier 2004)