À la sortie de mes premiers Cahiers grecs, en 95, j'offre le tout aux responsables d'une association philhellène, comme on dit, avec un topo circonstancié. Dans le numéro suivant de leur bulletin, je lis ceci :
«Je vous recommande les plaquettes de poèmes traduits par M.V. Des œuvres de N, N, N et N, présentées en CAHIERS bleus délicatement reliés par une faveur. Un très beau cadeau pour la Fête des Mères et des Pères !»
Un an plus tard, un grand quotidien consacre à la fournée suivante quatre lignes : aucun nom de poète, aucune appréciation du contenu de ces «élégants petits volumes bleus, bilingues, tirés à mille exemplaires».
Travaillez bien vos traductions de poèmes, chers collègues ; mais veillez d'abord à ce qui compte plus que tout, s'agissant de poésie : la présentation.
Déçu par mes lecteurs : ils ont totalement boudé, en 96, les deux Cahiers grecs de l'ancienne formule, non-bilingues et plus spartiates dans leur présentation, au profit des trois jolis nouveaux, coédités, pourtant trois fois et demie plus chers. Je me dois d'exprimer mon dépit dans la présentation des Cahiers de 97 :
«Ce qui pourrait amener des réflexions amères. Que cherchent les acheteurs de poésie : lire des poèmes ? meubler d'un bel objet leur bibliothèque, ou celle d'amis intellos ? s'offrir, grâce au bilingue, une petite séance de zapping linguistique où la poésie n'a qu'une part subalterne ?»
Je suis sans doute un peu injuste : ce qui a causé l'échec de Papadìtsas et Traïanos, c'est peut-être aussi qu'ils sont des poètes plus difficiles que Christianòpoulos et Patrìkios, les best-sellers...
Mon nouvel associé n'a pas l'air d'apprécier ma diatribe. Un éditeur qui houspille son public, ça le dépasse. Insensible à la grandeur insolite de la chose, suant d'angoisse à l'idée de perdre un ou deux clients susceptibles, il me fait comprendre que je dois «modifier» la phrase.
Je m'exécute en bougonnant. Je coupe le passage avec une furieuse envie de laisser tomber reliures et beau papier pour me retrouver pauvre et libre comme avant.
(Patience, patience...)
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°5 en janvier 2004)