Je n'avais encore jamais lu Kadaré. Je découvre, dans Qui a ramené Doruntine ? le travail de son traducteur Jusuf Vrioni. Ce Vrioni fut longtemps pour nous un fantôme, une légende, une énigme : comment faisait-il, cet Albanais prodigieux, prisonnier de son pays depuis quarante ans, sans contact avec la France, pour traduire non pas d'une langue étrangère dans la sienne comme c'est l'usage, mais de sa propre langue en français !
Tirana, tyrannie, c'est fini. À plus de quatre-vingts ans, Vrioni s'évade enfin pour terminer sa vie chez nous. Il devient un ami. De ses traductions je n'entends dire que du bien. Sa langue me frappe dès l'abord par sa beauté, son élégante noblesse — à l'image de ce gentleman délicieux. À peine si, de temps à autre, une imperceptible maladresse trahit l'origine étrangère — comme «contrarier quelqu'un» au sens de «contrecarrer», ou «infortunément» (mais n'a-t-il pas trouvé ça, ce diable d'homme, dans un dictionnaire plus gros que les miens ?). Le plus grand reproche qu'on puisse lui adresser, ce serait plutôt qu'il écrit le français mieux que nous.
Mots anciens, tournures vieillottes, «morigéner», «se remémorer», «rasséréner», «difficultueusement», «la vicissitude qu'elle avait essuyée», «il faudra que vous le créiez»... Évidemment, dans les dialogues, ça coince un peu. Ces hommes simples qui s'envoient des «de fait», des «que je sache», des imparfaits du subjonctif, des «Écoutons ce que tu vas nous dégoiser...»
Encore que. Tout cela n'est-il pas secrètement accordé à l'atmosphère d'étrangeté où baigne l'histoire ? Ce français reconstitué, qui se déplie, s'ébroue devant nous avec la cérémonieuse lenteur d'un brontosaure, cette langue de musée Grévin, proche et lointaine, ressemblante et inquiétante comme la plus parfaite des figures de cire, n'est-elle pas l'équivalent linguistique du personnage central, le frère de l'héroïne, à la fois mort et vivant, ce spectre qui emporte à cheval sa sœur vivante ? N'est-ce pas l'emblème de ce pays fantôme qu'est l'Albanie d'aujourd'hui, et au-delà d'elle, de ce pays plus fantôme encore : l'Albanie francophile des années 30 ?
Longtemps, je n'oserai pas lire d'autres livres de Kadaré-Vrioni, craignant de ne pas retrouver l'état de grâce, comme si cette prose d'outre-tombe n'était qu'un fragile miracle, comme si je l'avais rêvée.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°4 en décembre 2003)