Le traducteur est d'abord un architecte. Le travail sur une phrase commence par le choix de l'ordre des parties, et des mots à l'intérieur des parties ; le choix des sonorités, qui vient ensuite, se fait lui aussi de façon globale, surtout en ce qui concerne les rimes intérieures, ces effets d'écho qu'il faut tantôt éviter, tantôt rechercher, selon l'impression à produire.
Exemples tirés d'une traduction en cours.
«Oui, c'était sa faute, cela venait d'elle, si conciliante avec les autres qu'ils en devenaient durs avec elle.»
La répétition de «elle» devrait marcher, elle est expressive, elle appuie où ça fait mal, elle écrase la pauvre femme, et pourtant ça ne colle pas. Sans doute faut-il insister sur autre chose. La vraie dynamique de la phrase, ce qu'elle a de plus spectaculaire, c'est le retournement : elle est gentille, ils en deviennent méchants. Pour mettre en scène ce paradoxe, il faut séparer les deux parties, donc éviter surtout de mettre à la fin de la 2e le même mot qu'à la fin de la 1re — même si «à son égard» est en soi une moins bonne fin, moins directe, moins claquante.
«Oui, c'était sa faute, cela venait d'elle, si conciliante avec les autres qu'ils en devenaient durs à son égard.»
«Assis à la table ovale, il vit Carla et le Cannibale.»
J'ai déplacé les deux noms à la fin de la phrase, pour terminer par un coup de théâtre — le héros croyait surprendre sa femme en compagnie d'un amant, il découvre qu'il s'agit de leur fils. Mais la rime en -al, ici, est une fausse note : il me faut, pour souligner la surprise, un son nouveau, surprenant. Je pourrais évidemment sucrer «ovale», mais je préfère écrire : «Assis à la table ovale, il vit Carla et son fils», pour renforcer encore l'effet de surprise — d'autant que le savoureux surnom dudit est mentionné juste après.
«Elles pourraient parler de n'importe quoi, de ce que déciderait la voix.»
Voilà qui est bien lourd. Cela pourrait convenir, à la rigueur, si la phrase était prononcée par une personne qui s'efforce d'en convaincre une autre, répétant, revenant à la charge, insistant lourdement ; mais ici une femme rêve à ce qui serait pour elle une libération, un allègement, la voix qu'elle évoque est présentée comme dynamique, impérieuse, il faut donc placer la répétition à l'intérieur de la phrase, comme un tremplin sur quoi elle pourra rebondir et aller plus loin :
«Elles pourraient parler de n'importe quoi, de ce que la voix déciderait.»
«Les seins comme des bombes dans le décolleté plongeant, qui tremblotent et respirent lourdement.»
Ici, au contraire, la rime est juste, puisqu'il s'agit de marquer la lourdeur des seins, l'insistance du regard sur eux, tout en mimant la gémellité...
«...il chercha les mains du type sur le petit cul mais non, disparues.»
Celle-là aussi, je la garde. Ce qu'il me faut ici, c'est un écho ironique. Mais attention : pour produire cet effet, il faut que le deuxième terme soit court et cinglant.
«...toute la tension et l'énervement glissaient à présent hors de son corps et en arrivant au bout du jardin il se sentit léger, reposé.»
Je garde aussi ce petit écho final, rebond léger (nul son, à part l'e muet, ne l'est autant que [é]), et en même temps piétinement infime à la fin du mouvement, marquant le pas pour marquer l'arrêt.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°47 en août 2007)