Commencé à traduire un polar, et pas seulement pour des raisons alimentaires : c'est une bonne hygiène que d'affronter des problèmes nouveaux.
L'un de ceux posés par ce livre simple et classique, c'est l'invention d'une langue appropriée. L'un des problèmes avec le polar, c'est qu'il constitue un genre avec ses règles, ses traditions. Le lecteur s'attend sûrement à ce que mes truands et mes flics s'expriment de façon sinon argotique, du moins familière. Or le grec, à cet égard, je l'ai déjà dit ailleurs je crois, est plus timide que le français. Si je traduis mot-à-mot. Mes dialogues manqueront de punch et même de vraisemblance. Ce qui m'amène à teinter d'une touche d'argot certaines phrases ici ou là. Mais doucement ! Pas question, bien entendu, de tomber dans le pastiche de série noire première époque ! Pour éviter une gouaille très marquée années 50, une solution me vient, sans préméditation théorique, en cours de route, au feeling : recourir à des anglicismes.
V.O. : «Dis-lui que je n'ai rien fait de mal.» V.F. : «Dis-lui que je suis clean.»
V.O. : un quartier prestigieux. V.F. : un quartier glamour.
V.O. : une représentation sur l'Acropole. V.F. : «Un grand show se préparait sur l'Acropole.»
V.O. : «ce qu'il y a de mieux». V.F. : «le top du top».
Et même :
V.O. : «mon meilleur atout». V.F. : «mon atout number one».
Une boîte de nuit s'appelle Chez Diogène. Je la rebaptise Diogene's.
etc.
Curieux, cette idée. Elle ne vient pas de l'original. L'un des rares mots anglais présents, «manager», je l'ai même traduit par PDG, «manager» chez nous rappelant trop le sport. Mon choix de l'anglicisme est d'autant plus arbitraire que poussé par mon instinct, je fais parler ainsi les policiers traditionalistes et nationalistes, et non la nouvelle génération de flics plus progressistes et ouverts sur l'Occident, l'Europe surtout.
L'idée m'est venue à cause des boîtes de nuit où se déroule une partie de l'action, et de la faune qui les fréquente ; l'anglais est ici pour moi la langue de cette société frelatée, la langue du fric, du business, des trafics internationaux. Une langue inauthentique, parlée uniquement par les méchants, truands ou flics pourris, tandis que le héros, un jeune flic sympa, s'exprime dans un grec sobre et autochtone.
J'espère que mon grec anglicisé choquera le lecteur. Et qu'on ne me rangera pas parmi les excités actuels de l'identité nationale...
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°44 en mai 2007)