LETTRE À SYLVÈRE MONOD


Ami Sylvère, je sais que tu n'es plus de ce monde, je viens de le lire dans le journal, mais je voudrais te parler encore une fois. Je ne l'ai pas assez fait de ton vivant. Nous n'étions pas amis intimes, même si, c'est bizarre, j'ai autant de chagrin que si nous l'avions été.

Je t'ai rencontré en 1989, quand tu devins président de notre association. Tu achevais alors, à soixante-dix ans — l'âge d'être mon père — une grande carrière d'enseignant, et ton parcours de traducteur était à son sommet, avec Dickens, Conrad et Kipling à ton actif (tu allais recevoir, cinq ans plus tard, le Grand prix national de traduction). La présidence d'ATLAS, tu le savais sûrement, ne rapporte qu'une masse de travail ingrat et des ennuis ; si tu l'acceptas, ce fut sûrement par sens du devoir : on ne naît pas impunément dans une grande famille protestante.

Tu as été pour moi un président exemplaire. Ta gentillesse, ta modestie, ton respect de l'autre, ton humour ont fait merveille, désamorçant les conflits que notre groupe avait déjà connus et s'apprêtait à connaître ensuite.

Ton travail de traducteur, je ne peux guère en parler, ne l'ayant jamais étudié ni même lu. Sans doute par prudence : nous autres traducteurs sommes à peu près tous d'accord sur les principes, mais sur le terrain, les divergences de vues sautent aux yeux, rudement parfois... Or je ne voulais à aucun prix être déçu par toi : tu étais devenu pour moi un modèle ; sinon un père, du moins un oncle spirituel. Et spirituel, dieu sait que tu l'étais ! Nous avons tous en mémoire ta conférence aux Assises d'Arles en 1992, consacrée au premier traducteur de Dickens, feu Amédée Pichot, que tu mis en boîte si savoureusement. Je me rappelle aussi une émission de France-Culture enregistrée en public à Arles quelques années plus tard, où tu parlais traduction avec Jean-Pierre Richard : tous deux clairs, simples, justes, drôles — éblouissants.

Ton humour te venait-il de la fréquentation des auteurs anglais, ou n'est-ce pas plutôt lui qui t'a mené vers eux ? Cet humour, en tous cas, m'incite à penser que tu fus un très bon traducteur : la lucidité, le sang-froid qu'il implique, ce mélange de distance et de bienveillance, c'est plutôt bon signe, c'est un bel atout pour affronter un texte.

Je t'ai revu de loin en loin dans nos manifestations, que tu suivais fidèlement. On parle de la solitude du traducteur ; pour certains d'entre nous au moins, dont tu faisais partie autant que moi, cet isolement appartient au passé. Il suffit d'une petite réunion professionnelle de temps à autre pour effacer des heures de travail solitaire et resserrer les liens. De retour devant l'écran, quoique seul, on se sent porté encore par cette solidarité invisible. Tu m'as ainsi tenu compagnie, même quand j'ai un peu délaissé Arles.

J'ai rêvé de toi l'an dernier : je courais un cross, j'allais vite comme autrefois, mais toi derrière, dans un long short blanc des années 30, tu me suivais sans trop d'efforts apparents malgré ton grand âge ; j'accélérais, me sortais les tripes, tu suivais encore ; à la banderole tu étais sur mes talons. Tu m'aurais sûrement dépassé, si tu n'avais pas été la délicatesse en personne...



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(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°36 en septembre 2006)