Ce n'est pas tout de traduire, il faut assurer le service après-vente. On est invité ici ou là, Paris ou province, à l'étranger parfois, dans des bibliothèques, des librairies, des salons du livre ou à la radio. On doit présenter un livre, ou un auteur, ou tout un genre (prose, poésie, théâtre), ou toute la littérature hellénique de notre époque, ou d'une autre, ou de tous les temps. À chaque fois on garde précieusement ses fiches, mais le sujet n'est jamais le même. On intervient tantôt seul, tantôt en compagnie. On laisse — chaque fois qu'on peut — une place à des lectures, faites par un comédien ou (de préférence) par soi-même.
L'éclatante indifférence du public pour les livres grecs a son bon côté : elle met le traducteur à l'abri du surmenage. Dans mon cas les manifestations se succèdent à raison d'une par mois en moyenne, ce qui reste supportable. Le voyage et la bouffe sont payés, certains organisateurs offrent un cacheton — la moindre des choses à mon avis, mais ce n'est pas celui de tous... En Don Quichotte idéaliste, ou parfois en bonne poire, j'accepte souvent de me décarcasser gratos, en râlant, jurant à chaque fois que c'est la dernière.
Parler en public : plaisir ou corvée ?
Corvée avant, plaisir pendant.
Je n'aime pas les fatigues du voyage, les chaises vides sous mon nez, les comédiens qui deux fois sur trois massacrent les textes, mais le voyage en train me permet de lire, le public finit par se pointer (dix personnes suffisent à mon bonheur), et chaque fois qu'on me laisse faire la lecture moi-même, j'oublie toutes mes misères.
J'ai aimé les Panoramas de France-Culture où l'on m'invitait jadis, l'excitation du direct, l'invitation à faire bref («Tu as trente secondes, Michel...»). Mais je préfère un auditoire visible, des interventions en solo, préparées, avec mon papier sous les yeux. Je rédige des notes pour ne rien oublier, mais sans tout rédiger : il faut faire croire qu'on improvise.
J'ai parlé une fois devant 300 personnes, une autre fois devant six pékins. le public est quasiment toujours courtois et indulgent — presque trop. Une seule fois (j'avais déclaré que Yourcenar traductrice était nulle, ce que chacun sait), une voix furibarde a rugi : QUEL CON !
J'étais ravi. L'insulte est une consécration. On ne s'attaque pas à ceux qui font pitié.
Je me souviens d'une séance épatante dans la banlieue de Bordeaux, à la bibliothèque du Haillan, où une équipe de choc a formé un public fidèle et averti : cent personnes ce soir-là ! des dizaines de livres vendus ! J'ai connu des organisateurs dont le talent touche au génie, comme la jeune Sylviane Sambor à Bordeaux. Je garde aussi un excellent souvenir de mes interventions dans des stages de bibliothécaires, à Saint-Lô et à Caen, où je me suis senti plus utile que jamais.
Toute cette peine pour une poignée d'auditeurs peut sembler dérisoire, mais je laisse mes états d'âme à la maison. Si mes tournées ne rapportent que des clopinettes à l'éditeur ou à moi-même, elles sont fructueuses d'un autre point de vue. Elles font partie de l'éternel apprentissage. En parlant des textes, en les disant surtout, je veux croire que j'apprends à les mieux lire et traduire.
Voilà pourquoi je suis persuadé que nos formations à la traduction actuelles, si bonnes soient-elles, demeurent incomplètes : il faudra un jour qu'elles enseignent aussi la prise de parole et la lecture à haute voix, ces prolongements naturels et nécessaires du métier. J'en ai parlé aux responsables. Aucun écho, les esprits ne sont pas mûrs, attendons. Peut-être vivrai-je assez pour voir ce nouveau pas en avant...
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°27 en décembre 2005)