Je fus longtemps un traducteur prétentieux, qui ne daignait se pencher que sur de grandes œuvres. Les largesses de l'Éducation nationale me dispensaient de travaux purement alimentaires. Puis, l'âge venant, le nombre de bouches à nourrir croissant, je commence à transiger. Et ce n'est pas une mauvaise école.
Je traduis pour la première fois un polar, genre série noire, excellent, émouvant, original à sa façon, qui transcende son genre mais lui reste fidèle pour une large part. Ce qui me pose des problèmes nouveaux.
Les livres dont je m'occupais naguère inventaient plus ou moins leur propre langue ; ici, je me sens appelé à tenir compte d'une certaine tradition : mon auteur a partiellement transposé dans sa langue les modèles classiques, ma version française doit donc, en écho, pas complètement bien sûr, mais un peu tout de même, sonner comme du polar. Mais quel polar ? Les américains ou leurs adaptations françaises ? On sait qu'aux temps héroïques, les originaux U.S. furent passablement déformés en arrivant chez nous, siliconés à coup d'argot et de métaphores gouailleuses, et je me demande si cette tendance a totalement disparu. Je me sens donc invité à traduire avec un œil sur le grec, un œil sur les standards américains et un troisième œil sur le français-de-polar-hexagonal. D'autant que la prose de mon auteur (il semble avoir lu ses modèles en américain mais aussi en français) louvoie volontiers entre un dépouillement hard-boiled et une verve plus française.
What ! what ! s'écriera le puriste indigné. Le traducteur doit traduire ce qu'il a sous les yeux, point final !
Sorry, ce n'est pas si simple. L'argot notamment pose problème. Le grec est par rapport au français une langue sous-argotisée. Si j'applique aveuglément mes grands principes fidélitaires habituels, je me retrouve avec un texte pauvre et plat — ce que l'original n'est pas —, et même, dans certains dialogues, à la limite de l'invraisemblance. Alors j'en rajoute une petite louche ici ou là, je verdis la langue un chouya — beaucoup moins, tout de même, que les joyeux drilles du père Duhamel dans la Série noire de jadis. J'espère bien ne choquer personne, par exemple, si les «amis» de l'original grec deviennent chez moi, parfois, des «potes»...
Autre avantage de traduire ce genre de prose tendue, nerveuse : l'exercice de concision. Travail fondamental quel que soit le texte, à mon avis, mais plus encore peut-être dans un récit d'action. Ce qui m'amène à pratiquer une activité sans doute illégale, mais souvent nécessaire : l'élagage en douce. Tous les auteurs ne s'y prêtent pas, certains n'ont pas laissé un mot de trop ; ici, de temps à autre, je coupe. Un «lui» dans «lui dis-je», par exemple — sauf s'il y a doute sur la personne. Ces pronoms personnels avec «dire», en fait, je les vire pratiquement toujours, polar ou pas.
«Il ôta son alliance de son doigt». D'où pourrait-il donc l'ôter ? Allez, je coupe le doigt — sauf si le doigt joue un rôle particulier dans le texte.
Ce petit verbe pas vraiment essentiel ? Hop, à la trappe. Une phrase nominale par-ci, par-là, ça change, ça donne du punch.
«Je m'étais merveilleusement débrouillé pour mon âge», écrit mon auteur. Et quelques pages plus loin : «On se serait cru dans un polar de quatre sous, mais cela me plaisait.»
Sans réfléchir, je transpose : «Je ne m'étais pas trop mal débrouillé...» «...mais cela ne me déplaisait pas».
Différence de mentalité : un Grec s'exprime de façon plus directe et s'autocongratule plus facilement qu'un Occidental.
N'est-ce pas très mal, ce que je fais là ? Refus d'accueil de l'étranger ! Anglo-saxonisation sournoise ! Si Berman vivait toujours, je prendrais un coup de règle sur les doigts... (Mais Berman lisait-il des polars ?)
Désolé, je persiste. Ce genre d'understatement, de litote, me semble un composant essentiel de l'esprit polar, en même temps que la concision. On se doit d'être dur, sec, de ne pas trop en dire. (Il y a là, au fond, une sympathique pudeur...) J'ai l'impression, en infléchissant ici très légèrement le texte, de ne pas aller à contresens du texte.
Et surtout, ô puristes éventuels, je vous emmerde. Le texte à traduire que l'on me confie appartient pour 99% à l'auteur. L'infime 1% qui reste m'appartient. Il est pareil au sel dans la soupe, sans quoi elle serait sans goût. Privé de mon 1% je serais malheureux, je m'ennuierais. Mon lecteur aussi.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°25 en septembre 2005)