Henri VAN HOOF
Histoire de la traduction en Occident
Editions Duculot, 1991
Personne, sauf erreur, n'avait encore osé tenter d'écrire une Histoire de la traduction en Occident. Ce livre nécessaire existe enfin : Henri Van Hoof, traducteur et traductologue tant littéraire que scientifique, a relevé le défi, pour cinq pays (France, Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas, Russie), de l'Antiquité à nos jours, en 350 pages pleines à craquer.
En feuilletant l'ouvrage, on est d'abord abasourdi par l'érudition de l'auteur, emporté dans un tourbillon de noms, de titres, de dates - et l'on se retrouve, avouons-le, un peu groggy : notre historien ne nous fait grâce d'aucun détail, il a décidé de tout citer - tout, même le poème didactique Syphilis Sive Morbus Gallicus du médecin-poète italien Jérôme Frascator, traduit par Alfred Fournier en 1870 (au fait, quel mois ?)... Dès le XIXe siècle, et au XXe surtout, les traductions se multipliant, le texte se réduit peu à peu à des énumérations sans fin où font de plus en plus défaut perspective et synthèse. Il eût fallu choisir, se limiter à quelques coups de sonde, quitte à risquer l'injustice — puisque, de toute façon, d'aller si vite avec chacun on ne rend justice à personne. Pas un mot de commentaire sur l'Énéide de Klossowski, sur le Finnegans Wake de Lavergne ; Eugen Helmle cité à propos des œuvres théâtrales de Perec, sans que soit mentionné son tour de force, La disparition du même Perec - alors qu'on nous énumère toutes les traductions allemandes de Roger Peyrefitte ; Elmar Tophoven justement honoré pour son œuvre de traducteur, mais rien sur la «traduction transparente», rien sur Straelen... Est-ce bien sérieux ?
Et pourtant, cette Histoire de la traduction me paraît hautement recommandable. D'abord, elle permet de saisir, avant notre siècle du moins, une évolution artistique et théorique plus complexe qu'on ne l'attendait. La traduction, c'est vrai, semble bien progresser dans l'ensemble — vue d'assez loin — vers plus d'exigence ; mais que de reculs à toutes les époques ! que de tortures, pas toujours raffinées, infligées à des textes sans défense ! que d'infirmes et de monstres ainsi produits ! Si les descriptions de certaines versions allemandes ou anglaises de Rabelais font plutôt sourire, les méfaits du sinistre Perrot d'Ablancourt, par exemple, et du XVIIe siècle français tout entier — l'un des plus sombres moments pour la traduction — donnent froid dans le dos.
Quant à celui que les dimensions de l'ouvrage effaroucheraient, je lui conseille de l'offrir à un(e) confrère méticuleux(se) — de ceux qui soulignent les bons passages — et de le lui piquer une fois lu. Il trouvera ainsi sans peine toutes les informations curieuses et précieuses dont ce livre fourmille ; il saura enfin quand le mot «traduire» est entré dans notre langue ; qui était Halpérine-Kaminsky ; ce qui se passait dans les écoles de Tolède au XIIe siècle, etc. Il découvrira parmi ses pairs Vigny, Loti (traducteur de Shakespeare !), T.E. Lawrence (traducteur de l'Odyssée !), Camus, Supervielle, Aragon, Audiberti, Maurice Chevalier et quelques rois et reines... Il verra, exemples à l'appui, comment une littérature nationale se constitue à partir de traductions ; comment les traductions enrichissent une langue, et parfois même la fondent — les pages sur Luther sont parmi les plus impressionnantes. En fait, c'est tout le début de chacune des histoires nationales qu'il faut lire absolument. Plus l'histoire est ancienne, plus elle fait rêver... A propos, savez-vous que Charles V, «monarque intelligent et sage», s'entoura de traducteurs qu'il comblait de largesses en échange de la traduction d'œuvres antiques ? Que pour sa traduction de Théagène et Chariclée d'Héliodore, deux siècles plus tard, le grand Jacques Amyot reçut du roi le bénéfice d'une abbaye ?
Etienne Dolet n'eut pas cette chance, qui à la même époque fut brûlé place Maubert avec ses livres, sa version de la Bible ayant déplu. (Dangereux métier, en ce temps-là déjà...). Les éditions Obsidiane viennent de rééditer son œuvre, La maniere de bien tradvire d'vne langve en avltre, en fac-similé s'il vous plaît : une mince plaquette de même pas 40 pages, dont six seulement concernent directement la traduction ; mais que cette langue est belle, charnue et jaillissante, surtout quand on la rhabille dans la typographie joyeuse de l'époque ! Ecoutons Dolet nous parler des «nombres», à savoir du rythme des phrases : «...car sans l'obseruation des nombres on ne peult estre esmerueillable en quelcque composition que ce soit : & sans yceulx les sentences ne peuuent estre graves, & avoir leur poix requis, & legitime. Car pense tu, que ce soict asses d'avoir la diction propre, & elegante, sans une bonne copulation des mots ? Je t'aduise, que c'est aultant que d'ung monceau de diverses pierres precieuses mal ordonnées : lesquelles ne peuvent avoir leur lustre, à cause d'une collocation impertinente.»
Fermons la parenthèse, qui n'en est pas une : qu'on lise Van Hoof ou Dolet, le résultat est le même. Le passé est là, qui nous parle et nous stimule. Plus il existe, ce passé, et plus nous-mêmes existons ; en nous dotant d'une mémoire, donc d'une identité, il nous prépare à l'avenir. Voilà pourquoi j'attends avec impatience, en particulier, l'histoire de la traduction au XXe siècle qui reste à écrire...
(Texte paru dans TransLittérature n°4, hiver 92.)
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°19 en mars 2005)