Journée de printemps ATLAS du 9 juin 2001, à Paris. Thème : le corps. À mon atelier d'écriture, assistance nombreuse et joyeuse.
Nous sacrifions d'abord au genre ancien du blason : un chapelet de courts poèmes, dont chacun rend hommage à une partie de notre anatomie. J'annonce qu'aujourd'hui le vers ne sera pas obligatoire (soupirs de soulagement dans les rangs). Une seule contrainte : faire entendre le nom de la partie du corps choisie, plusieurs fois si possible, mais sans employer le mot. S'agissant de l'appendice nasal, par exemple :
N'es-tu pas étonné, René,
De voir ta bouille bourgeonner ?
J'ai moi-même choisi les sujets : menton, genou, clavicule. Ce petit exercice d'échauffement et d'assouplissement révèle une fois de plus l'extrême virtuosité de la gent traduisante. En quelques minutes, mentons et genoux s'accumulent :
Quand s'abaisse lentement ton dentier, les bras m'en tombent... Certains jeux nous rapprochent. Je nous sens tout proches. Sur ta jambe si jeune, où poser ma main ? Ou si l'on préfère le troisième âge : L'âge noue tes rotules.
La clavicule ? Moins évident. Il eût fallu plus de quelques minutes pour bricoler, par exemple, ceci :
Quand je pose ma tête
Plus bas que ta voilette
O ma grande Pauline,
Plus haut que ta poitrine
O petite Paulette,
Ah ! que la vie culmine !
Une pause pour lire quelques citations sur le corps, dont ces vers de Valéry, dans «Fragments d'un Narcisse» :
... Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,
Je t'aime, unique objet qui me défends des morts !
Je fais remarquer le réseau de répétitions et de symétries (les deux «mon», les deux «corps», les figures en miroir dessinées dans le v. 2 par les phonèmes m, i, k, k, i, m et m, d, d, m) illustrant le thème du corps dédoublé par son reflet. Ce qui nous introduit à l'exercice suivant.
Il s'agit d'écrire une phrase en forme de corps. Une longue phrase à la gloire du corps humain, qui donnera par sa construction, ses symétries, ses ramifications, à l'aide aussi des rythmes, des sonorités, de la ponctuation, une image globale de cette machine merveilleuse, avec ses organes simples ou doubles, ses réseaux entremêlés, son fourmillement de vaisseaux, de fibres et de fibrilles, comme l'a fait superbement Diderot :
Sa tête, ses pieds, ses mains, tous ses membres, tous ses viscères, tous ses organes, son nez, ses yeux, ses oreilles, son cœur, ses poumons, ses intestins, ses muscles, ses os, ses nerfs, ses membranes, ne sont à proprement parler que les développements grossiers d'un réseau qui se forme, s'accroît, s'étend, jette une multitude de fils imperceptibles.
Tâche ambitieuse. Pourtant, quelques minutes plus tard :
En long, en large, en travers — vu d'en bas, vu d'en haut — de la racine de tes cheveux à la pointe de tes orteils, de ta charnelle enveloppe au tréfonds de ton cœur, du sang qui coule dans tes veines à l'air qu'aspirent tes poumons, de ta droite généreuse à ta gauche embarrassée, ton corps m'appartient.
J'en profite pour faire admirer des images du corps tirées d'un livre exceptionnel, Le corps, miroir du monde, de Nicolas Bouvier, lequel y écrit notamment : «Le corps est pour le meilleur et pour le pire, l'image du monde.» C'est l'occasion de saluer encore l'exceptionnel talent de Bouvier, ce maître d'écriture, et d'inciter à lire tous ses livres.
Un jeu plus léger pour conclure, comme un rondo badin après les profondeurs de l'adagio. J'invite à réécrire un passage du Diable au corps de Raymond Radiguet en y injectant des noms de parties du corps inclus dans des locutions («pour la bonne bouche»), ou ayant pris un autre sens («bouche d'égout»). Quelque chose comme :
Ça se passe dans le Bassin parisien, là où la Marne fait un coude. Deux membres de la bonne bourgeoisie, un Don Juan au petit pied et une belle plante, pas encore majeurs, voudraient bien se mettre en cheville, mais ils n'osent attaquer de front, craignant de se mettre l'autre à dos. Madame souhaiterait que l'homme qui a obtenu sa main ne fasse pas de vieux os, là-bas dans son boyau. Ce soir-là, ils ne dorment que d'un œil, côte à côte face au feu, pour déclarer sa flamme c'est un moment au poil...
La suite étant aussi prévisible qu'immorale, glissons. D'accord, ça ne vole pas haut, mais ça défoule. La bonne humeur a régné jusqu'au bout. Moi, en tous cas, j'ai pris mon pied, les mains dans les mots.
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°18 en février 2005)