Chronique parue dans TransLittérature n°14 (hiver 97) sous le titre :
AUDACES
L'atelier du roman N° 11, été 1997
Les Belles Lettres, Paris
L'excellente revue L'atelier du roman propose dans son dernier numéro, sous le titre «Traduire, hier et aujourd'hui», un ensemble un peu court, mais très stimulant, de trois articles où l'on nous montre quelques audacieux traducteurs affrontant une oeuvre-phare du passé.
Victor Ivanovici, roumain installé en Grèce, s'interroge sur le silence critique où vient de s'engloutir la monumentale traduction en grec des Nouvelles exemplaires et du Quichotte par Elias Matthaiou. Il l'attribue à l'absence, dans l'histoire grecque, de ce que fut pour nous la Renaissance : comment le lecteur grec pourrait-il recevoir Cervantès, dépourvu qu'il est des références adéquates ? Seules les traductions, en lui apportant l'héritage d'autres pays, lui permettront de reconstituer les chaînons culturels manquants. (Mais comment faire pour donner envie de les lire ?)
Comparant cette nouvelle version du Quichotte à la précédente, vieille de trente ans, encore «parfaitement active du point de vue littéraire» selon lui, l'auteur déclare : «Je ne prétends nullement opposer la traduction récente à l'ancienne. Ma thèse, c'est même que la dernière suppose l'antérieure et qu'elle n'aurait pu exister sans elle.» Ce qui est peut-être vrai, en dépit des apparences, pour beaucoup plus de retraductions qu'on ne le croit...
L'article de Fabienne Durand-Bogaert, écho de son intervention à un colloque «Violence et traduction» — alléchant programme ! —, nous entraîne, textes en main et loupe à l'œil, dans un essai comparatif des trois traductions françaises du Bartleby de Herman Melville. C'est l'occasion de montrer, avec une réjouissante acuité dans l'analyse, divers types de violence infligée au texte, en étudiant ce que deviennent les tortuosités de la double négation par exemple, si profondément melvillienne, et surtout la fameuse réplique : «I would prefer not to.» Pierre Leyris, 1951 : «Je préfèrerais ne pas le faire.» Le même en 1978 : «Je préfèrerais pas.» Michèle Causse en 1978 : «J'aimerais mieux pas.» Gilles Deleuze, dans sa postface à la traduction précédente : «Je préfèrerais ne pas.» On peut, en effet, ne pas être emballé... («J'aimerais mieux m'abstenir», propose une amie angliciste. Ce qui serait au moins dans le ton). Le danger, selon l'auteur, c'est d'isoler un passage pour y échafauder de savantes constructions théoriques, en oubliant les particularités de la langue, la façon dont l'auteur la manie, pour ne rien dire de la musique des mots. La linguistique doit rester à sa juste place, utile mais subalterne, et tenue à l'œil.
Jean-Pierre Ohl, quant à lui, nous emmène en Écosse au XVIIe siècle sur les traces de Thomas Urquhart, qui traduisit les trois premiers livres de Rabelais un siècle après leur parution. Mathématicien, courtisan, soldat, écrivain, personnage truculent, gargantuesque à bien des égards (il mourut de rire, dit-on), Urquhart passa quinze ans à recréer Rabelais plus qu'à le traduire, néologisant hardiment, donnant soixante-et-onze bruits d'animaux là où l'original s'arrête à neuf, bref, inventant avec une prodigalité qui en fait, dit l'auteur, l'antithèse exacte du traducteur cleptomane de Kosztolanyi. Le résultat, ébouriffant paraît-il (et sûrement plus fidèle qu'il n'en a l'air), est évoqué ici de façon si entraînante qu'on se sent gagné par des pensées bien étranges et, pour tout dire, traductologiquement incorrectes... Oui, la traduction aujourd'hui est devenue chose sérieuse, les traducteurs modernes sont de plus en plus guidés par une implacable exigence de rigueur, ils n'ont plus le droit de bellinfidéliser impunément. Et cela, sans aucun doute, est bon. Mais ce progrès a un effet pervers : les traductions délirantes, les beaux monstres de jadis, sont désormais impossibles. La traduction, devenue adulte, s'est un peu appauvrie en renonçant à ses débordements enfantins. Entre création et traduction, les subtils dégradés de jadis ont disparu ; on ne peut plus écrire une œuvre à partir de celle d'un autre. Ce serait pourtant une expérience passionnante, il y a là des chemins à redécouvrir — à condition, bien sûr, que cela ne devienne pas la règle ! On rêve à un auteur intrépide, ou simplement généreux, qui lâcherait la bride à son traducteur en lui criant : Hardi petit, trahis-moi !
Qui osera ?
Sacha Marounian
Dans le TransLittérature suivant, n°15 (été 98), ce papier sous le titre :
SAPPHO FOR EVER
L'Égal des dieux
Cent versions d'un poème de Sappho
Allia, Paris, 1998
«Ce livre s'adresse aux jeunes filles, aux femmes, aux féministes, aux amateurs de ces trois catégories, aux misogynes, aux amantes, aux amants, aux chercheurs de curiosités, aux professionnels du thème, du champ lexical et de la variante, aux experts en chansonnettes, aux collectionneurs, aux lecteurs de Queneau, aux lectrices, aux historiens de la sexualité, aux hellénistes, aux travestis, aux traducteurs, aux traductrices passées et futures.» Je me permets de citer cette quatrième de couverture in extenso pour trois raisons : j'y vois un petit chef-d'œuvre dans un genre difficile entre tous ; les personnes à qui elle se recommande inspirent à TransLittérature une vive sympathie - une seule catégorie exceptée ; enfin, le livre y est si parfaitement résumé que le lecteur peut se dispenser de me lire pour vite aller demander à son libraire L'Égal des dieux, cent versions d'un poème de Sappho, aux éditions Allia. Il finira ce papier, s'il y tient, en rentrant.
Sappho écrivit donc, voilà vingt-six siècles, un poème d'amour dont il nous reste quatre strophes et un vers ; on nous l'offre ici en v.o., suivi d'une mouture latine due à Catulle cinq siècles plus tard et de cent traductions françaises, depuis Louise Labé en 1555 jusqu'à Frédérique Vervliet en 1993 en passant par Ronsard, Baïf, Malherbe, Boileau, Racine, Chénier, Lamartine, Dumas, Banville, Renée Vivien, Yourcenar, Markowicz, Michel Field et d'autres moins connus. Philippe Brunet a patiemment recueilli les cent versions, a rédigé la fameuse 4e de couv., Karen Haddad-Wotling s'est chargée de la préface, et l'éditeur a édité le tout avec un soin et un goût parfaits.
Si le poème choisi a joui, et jouit plus que jamais (quinze versions en dix ans, de 1984 à 1993 !) d'un tel succès auprès des traducteurs, ce n'est sans doute pas seulement à cause du sujet déclaré : l'amour. Je cite la traduction juste et fine de Pascal Charvet, n° 93 : «...cet homme qui face à toi est assis, et proche, t'écoute parler...» «...ma langue se brise...» «...mes oreilles résonnent, sur moi une sueur se répand...» «...Mais il faut tout oser...» Ne doit-on pas voir aussi, dans cette description archétypale du tourment amoureux, une métaphore de la traduction, de ses exquises douleurs, le Texte à Traduire jouant le rôle de l'Aimée ?
Mais ce petit livre si intense ne s'arrête pas là : ce qu'il esquisse, de façon implicite, c'est tout un historique de la langue et de la poésie françaises. Et de la traduction, bien sûr ! Aux grincheux qui marmonneraient que le compilateur triche un peu, que nombre de ces traductions ne sont que lointaines adaptations, et encore, bien étranges parfois, on répondra que justement, voilà ce qui nous intéresse ! La fascination exercée par cette accumulation vertigineuse, obsessionnelle (Perec aurait sûrement aimé), tient dans la double dilution qui s'y opère. Dilution de l'original dans ses multiples avatars (qui amène, sur une plus grande échelle que nos modestes «Côte à côte», à mieux cerner la question : que reste-t-il d'un texte une fois traduit ?). Dilution enfin de la notion même de traduction. Car où finit la traduction, où commence l'adaptation ? Où tracer la limite entre le licite (traduire) et l'interdit (adapter) ? De quoi se demander, comme le faisait Sacha Marounian dans TL 14 - mais sans tomber comme lui dans la provocation facile - si adapter, c'est toujours mal, toujours défendu.
Au fait, qu'en dirait Sappho elle-même ? Et son poème, dites-moi, qu'est-ce qui nous prouve qu'elle ne l'a pas pompé sur un(e) autre ? Ou traduit de je ne sais quelle langue oubliée ?
Estelle Fontanges
Est-il besoin de le dire ? Sacha Marounian et Estelle Fontanges — inconnus au fichier de l'ATLF — sont très proches, plus que proches. Chose curieuse, aucun lecteur de la revue ne s'est enquis alors de leur réelle identité...
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°17 en janvier 2005)