Dans un poème de Yòrgos Markòpoulos, passe une fanfare où un jeune garçon, qui joue du trombone, est coiffé d'un grand chapeau. La fanfare tourne et lui continue tout droit «avec le trombone et son grand chapeau». J'ai envie d'écrire «son trombone» et je m'y autorise : si le poète ne l'a pas fait, c'est sans doute qu'il aurait dû ajouter une particule possessive, et donc une syllabe de plus qui ferait boiter le vers ; alors que pour moi, le choix entre «le» et «son» ne modifie rien au rythme du vers français.
D'où ce théorème qui me paraît précieux :
Si mon auteur a écrit (ou n'a pas écrit) quelque chose non par libre choix, mais parce qu'il y était linguistiquement contraint, dans ce cas j'ai peut-être le droit de ne pas le suivre.
Intérêt fasciné pour les différences minimales, les pesées les plus infimes. «Ensuite il alla» ou «Il alla ensuite» ? «Ensuite» ou «puis» ? Il y a toujours une différence. Bonnet blanc et blanc bonnet, désolé, pas pareil.
Claire Malroux, traduisant Emily Dickinson, devait-elle préférer
«Il n'y avait — ni Opale Troupeau — ni Pré»
ou bien
«Il n'y avait — ni Troupeau Opale — ni Pré» ?
Pas retrouvé la citation. Je ne sais plus ce que Claire a choisi, et je lui fais confiance. Quant à moi, je penche tantôt pour la première phrase, plus vive ([paltrou] rebondissant mieux que le lourd [po-opa]), tantôt pour la seconde, plus naturelle, l'adjectif antéposé de la première me semblant un peu affecté.
Certaines choses, trouvées dans des traductions récentes, que mon oreille ne m'aurait pas laissé écrire.
«...au-dessus du bassin à présent à sec.»
«...un médecin qu'il avait appelé il y avait déjà un mois de cela...»
«Et peut-être était-ce ce qui s'était passé.»
«Même ma rudimentaire fleur.» Pourquoi cette inversion si peu naturelle ? Pour éviter, j'imagine, le frottement des [r] dans «fleur rudimentaire» — frottement qui me semble moins grave, pour ma part, que cette inversion-là ; et puisqu'on recherche l'euphonie, comment tolérer le pénible me-me-me qui précède ?
Dans Femmes amoureuses, de D.H. Lawrence, le personnage a pour partenaire amoureux... la végétation :
«...et puis serrer contre son cœur le tronc argenté d'un bouleau, sa douceur, sa dureté, ses nœuds et ses rides vitaux...»
Le traducteur a fait consciencieusement son travail, mais le «vitaux» à la fin, pourtant parfaitement correct, me reste en travers. Ce masculin se heurte au féminin précédent, et surtout, s'agissant d'une étreinte amoureuse avec une nature féminisée, il fallait terminer par une note féminine. Les nœuds cesseront d'être vitaux ? Et alors ?
(publié dans PAGES D'ÉCRITURE N°11 en juillet 2004)