La mousson cette nuit a bousillé la coque.
Un rameau, du papier, la plume dans ta main.
Quatre vents t'ont battu, tes habits sont en loques.
Je voulais te couvrir, tu bouges, pas moyen.
Ce corail est pour toi, cadeau du moussaillon.
Pourquoi griffer si fort la rambarde pourrie ?
Une invisible taie vient troubler ta vision ;
à tout ce bleu un gris de cendre se marie.
En attendant le jour, je t'en prie, reste là :
je trouverai du vert, et de rares nuances,
et te dirai le conte qu'un noir me souffla
lors de la nuit de l'incendie en Casamance.
Je n'ai pas oublié la chanson de Nankin,
ni le palmier de Paramé qui se lamente.
Déjà — me dit l'oiseau — tu sais tout par quelqu'un
d'autre, dont les récits plus que les miens t'enchantent.
C'est la peine qui parle ainsi, et la chaleur.
Têtue. Plume, papier, rameau... Tu les balances.
On n'est plus des enfants, on évite les pleurs.
Ah ! pouvoir — «non, Sindbad» — rejoindre mon enfance !
Aube, quel diable indien a souillé ton sourire ?
Le marin à la barre et le soutier au feu.
Nous qui avons pour peau la crasse du navire,
au port, encore un coup, nous gagnerons au jeu.
Océan Indien, 1951
Fra Giovanni muet travaillait au pinceau.
Tu étais sur la toile un bel ange en prière.
Non loin, le serviteur, long comme un serpent d'eau,
broyait la couleur sainte en son mortier de pierre.
Où t'ont-ils relégué, orgue ? en quelle rotonde
sans prêtre ni encens, lieu vide, inoccupé ?
Loin du logis aimé, questionnant à la ronde,
perdu, la nuit tombant, tu entres sans frapper.
J'ai une toque, un pourpoint rouge, un long stylet,
un chrysobulle en main, de l'or dans l'escarcelle.
Sur le canal penchée, tu scrutes ses reflets,
renvoies ton serviteur, puis éteins les chandelles.
Que je suis laid. Pécheur d'une fresque anonyme.
J'ai perdu mon œil droit, crevé par un marteau,
Puis une oreille, et puis ma voix, malheur ultime,
en mer, au combat, bien trop tôt.
Et lui, beau comme toi, très grand, maledizione !
Sous sa bure se cache une cotte d'airain.
Il caresse tes mains, que tu lui abandonnes ;
la bure tombe enfin, la croix glisse, il t'étreint.
Nous t'avions débarquée du vaisseau de Thésée
à Naxos. Nue, ne te laissant que des haillons.
Comment te retrouver, dans les grottes cachée ?
La houle sans arrêt m'éloigne à gros bouillons.
Un troupeau d'éléphants, de singes, de chameaux
acheminaient ta dot sur sa longue galère.
Mais tout sombra, fille d'Ithaque, vers Samos ;
ton lit à peine fait, il fallut le défaire.
Sidney 1955
À Andònis Moraïtis
Danse sur le requin, sur l'aileron qui brille.
Tire ta langue au vent et passe ton chemin.
Ailleurs on t'appelait Judith ; ici, Marie.
Murène et serpent d'eau se déchirent sans fin.
Jeune, j'étais pressé ; puis j'ai laissé courir.
C'est une cheminée sifflante qui me mène.
Ta main dans mes cheveux a pu me retenir
un court instant ; mais moi, j'entends d'autres sirènes.
La clepsydre est fêlée, le compas perd le nord.
Embarque, moussaillon, éloignons-nous des rives.
Quel enfant de salaud nous a jeté un sort ?
Des vieillards, des enfants, les rires qui nous suivent.
Peinte. Sous la lueur d'une rouge lanterne.
Destin, femme amphibie, algues et fleurs au cou.
Tu galopais jadis aux murs de la caverne
d'Altamira, sans selle et sans licou.
Une mouette en piqué vise l'œil du dauphin.
Que tu as l'air bizarre. Où m'as-tu vu? Limpide !
Je t'ai sautée, de dos, sur un beau sable fin,
le premier jour de l'érection des Pyramides.
La muraille de Chine avec toi j'ai connue.
Tu as vu les gens d'Ur le premier mât dresser.
Tu as sur le Granique, entre des épées nues,
dans les plaies d'Alexandre ton huile versé.
Du vert. Du bleu marin, du vermeil écumeux.
Nue. De l'or à la taille en guise de ceinture.
On voit sept équateurs qui divisent tes yeux
chez Giorgione, en peinture.
Au fleuve ai-je lancé des pierres ? Il me rejette.
Et toi, pourquoi m'éveilles-tu avant le jour ?
L'ultime nuit au port, bien fou qui s'y embête.
Pécheur qui ne jouit pas et se retient toujours.
Peinte. Sous la lueur d'un quinquet maladif.
Tu as soif d'or. Prends, fouille, compte, et sois prospère.
Des années j'attendrai auprès de toi, passif,
l'heure où tu deviendras pour moi Destin, Mort, Pierre.
Océan Indien, 1951
Quand tu t'es endormi, le cap a pris le quart.
Ton gri-gri s'est perdu (dans quel port ? sur quelle île ?)
Tu ris ? Je t'ai vendue pour deux ronds à Dakar,
et reprise, à Beyrouth, pour des cent et des mille.
Soufflant dans une conque pourpre je t'appelle.
Ton faucon sur ton poing et les chiens détachés.
Éponge sur mon corps l'eau de mer qui ruisselle
et montre-moi comment sur terre bien marcher.
Enfant tu as porté col dur et béret blanc.
Petit marin d'eau douce.
À bord, comme les chats — motus ! —, tu es souffrant
quand le vent vire au nord, à la moindre secousse.
Prends la peau du serpent, et tends-moi un mouchoir.
Le vieux Titien t'a vue, grâce à moi, tout entière.
Largue, Céphalonienne. Eloigne le bougeoir.
Notre benjamin dort au Japon sous la terre.
J'ai acheté pour toi un corail sans beauté,
un bijou fantaisie.
À Naples aux frigos, sur le quai déserté,
ébène et feu — au fond, la langue cramoisie.
Melbourne. Le Yara-Yara, fleuve insipide,
avec indifférence emporte vers la mer,
entre de gros cargos silencieux et vides,
le baiser de la fille — il a coûté bien cher.
Tiens bon l'échelle, ami ! Café pour le pilote !
Fuyez, vous dont le cœur à terre est resté pris.
Et toi, que j'ai gagnée un soir à la belote,
Tu disparais dans les fumées du fleuve gris.
Fleuve, je veux lancer une barque en papier,
comme les écoliers qui jouent sur une rive.
Ça tue, de se quitter ? — Non, mais ça fait saigner.
Qui a dit "terre" ? Il ment. Car jamais on n'arrive.
Melbourne, 1951
À Helga
Sept. Le flux vers bâbord t'entraîne. Laisse faire.
Tous ensemble tiendraient dans le creux de la main.
Tu as l'odeur des endroits clos. Tu sens la terre
ferme. Dans un roseau souffle le benjamin.
Sim astique avec soin les deux bras des machines.
Quand la barre grince, Ek la graisse avec doigté.
De sa plume Goby toute fièvre élimine,
et Haram le cagneux fait cuire des pâtés.
Ils bondissent au mât, d'étrave en étambot.
Pourrais-je refuser, quand de moi tu espères ?
Fille rêvant toujours au fils de roi très beau
qui la boira un jour, blonde et bleue, dans son verre.
Raman bigleux et fou, toi qui dénoues les sorts,
fais que la Croix du Sud, qui sans fin nous escorte,
tombe de son perchoir et s'éparpille à bord,
et puis sans plus tarder sous un arbre m'emporte.
Tot, qui n'as qu'une main, file, file sans cesse
pour habiller un brin ce groupe ahurissant.
Esther, que sèmes-tu, quelle biblique ivresse ?
Ruth, parle-moi, pourquoi titubent les deux-cents ?
Salah le sourd balaie le pont, racle la rouille.
— Le minium sur mon corps, gratte-le au couteau.
Mais autre chose au plus profond de moi me souille.
— Fils, où vas-tu ? — Je pars, maman, sur les bateaux.
Les sept et nous voguons ainsi vers d'autres cieux.
La pluie, le vent, le temps dirigent notre route.
Je me rappelle, un océan vit dans tes yeux.
Le pipeau du dernier m'endormira sans doute.
Colombo 1951
À Rèna Andreàdi
Dans l'Océan Indien, jeune encore, il erra ;
plus tard, il prit l'habit, la vieillesse venue.
Dame des morts en mer, tu languis dans ses bras,
qu'ont usés pour finir la pioche et la charrue.
Tu atteignis la terre aux trois moissons par an,
et longtemps à Ceylan tu posas ta paillasse.
Vieillard, un pain béni tout sec entre les dents,
tu respires l'encens, qui le haschich remplace.
Là-bas, courtes Tamoules aux puantes aisselles,
et belles Cinghalaises aux petits seins dressés.
Ici, ton corps fourbu qui s'incline et chancelle,
et tes hymnes, à la Vierge Allaitante adressés.
Tu es allé là-bas où prêchait l'oiseau vert,
où l'enfant de sorcière attendit ses navires.
Son épée dénouait des mots le nœud expert ;
c'est une autre Parole obscure qui t'inspire.
Suivant trois éléphants caparaçonnés d'or,
tu montais visiter Bouddha devant sa grotte.
Aujourd'hui, pour aller chanter confiteor,
ne pouvant plus marcher, sur l'âne tu ballottes.
Le marin besogneux, épargnant sou par sou,
prévoit, sur la colline, un toit pour ses escales.
D'autres s'en vont vers Singapour en plein mois d'août,
et filent au Cap Nord dès que l'hiver s'installe.
Moi qui ne crois en rien qu'aux profondeurs amères,
et dont la seule icône est le sextant rouillé,
saint homme, éclaire-moi : que dire en mes prières ?
Qui donc chercher pour confesseur ? Où communier ?
L'indulgence de Dieu, Cosmas, est infinie,
mais le vieux Poséïdon se venge sans pitié.
Les plongeurs ont cru voir la queue de la torpille
et le belon géant par elle chatouillé.
s/s Apollonia 1967
À Thanàssis Karavìas
Ce midi à minuit ressemblait fort. La mère
à son enfant disait : "Endors-toi, mon trésor."
Mais aucun d'entre nous n'a baissé la paupière
tandis qu'avec du plomb le temps pesait ton corps.
Criquet noir, fourmi blanche en foule sont venus.
Je me crois au pays quand pleurent les Chiliennes.
Enfui, l'ami, le frère. Où ? Ni vu, ni connu.
Le Crétois garde l'aire, Arida les arènes.
Qui le disait ? qui l'espérait ? qui le supporte ?
Les oiseaux lourdement s'envolent, silencieux.
Cette soie noire sur tes joues, les fées l'emportent
pour tisser les rubans qui noueront leurs cheveux.
Une panthère écoute, observe, et vient lécher
les roses de tes plaies, qui la rendent plus forte.
Entrailles et démons, la terre a tout craché.
Le marteau bat l'enclume — elle est muette et morte.
Sur tes grands yeux ouverts, des vers luisants s'égarent.
Sur ta bouche si belle, un grillon endormi.
De ta lèvre encor chaude est tombé un cigare
Consumé à demi.
La fumée monte avec le rêve dans l'azur
où tous deux au vaisseau des nuages se mêlent.
La lumière partout s'esquisse en clair-obscur,
mais l'ombre peu à peu vient l'éteindre, et t'appelle.
José Marti (le Condor fier qui te ressemble,
vole, pleure, s'en va, revient et se souvient.
Ses ailes font la nuit sous lui.) Ce soir, ensemble,
vous boirez tous les deux le maté péruvien.
Bolivar apparaît sur un cheval superbe.
La couleuvre se dresse, enceinte, œil soupçonneux.
La vieille Indienne en son mortier pile des herbes
et mâche un champignon qu'on dirait vénéneux.
Entends hennir la jument rouge de Lorca ;
mais lui, pris dans ses liens de soie, n'agira guère.
L'ami creuse une fosse avec son pic de pierre,
très longue, où tu tiendras tout entier sans tracas.
Un vieux marin, plein de goudron sur la figure,
charge dans un canot tout un barda pouilleux.
Ses bras se sont jadis perdus dans la nature...
— Il aurait tant voulu pouvoir fermer tes yeux!
1972
À Myrto Koumvakàli
Le Hortiàtis tremblait, secoué avec violence,
envoyant des messages en rouge dans la nuit.
Un écrit de trois mains. Tu m'as blessé, trahi.
Toùmba, sur son grand lit, alignait ses patiences.
Ta machine à rouler, ton papier, ton tabac,
Soit perdus, soit offerts, ont tous pris la tangente.
C'était le jour où s'est brisé notre grand-mât.
Le plongeur, le marin, l'imbécile te mentent.
J'avais pourtant promis, juré. Les diableries
des vagues me font tout oublier aussitôt :
les longs saris d'Agra, de Shantung les soieries...
Mais j'y pense en voyant une fumée sur l'eau.
J'apportais une bague, Orya l'a barbotée.
Le perroquet, tout déplumé, ne dit plus rien.
Si une fille, au moins, venait sur la jetée
quand l'ancre, se levant, fait rêver les terriens...
Tout glisse entre mes doigts, Maman, à mon insu :
amour, argent, bijoux, talismans ou chemises.
J'ai horreur du marin quand il économise :
il a maudit la mer et lui pisse dessus.
Salonique ? Mieux vaut être en mer pour la voir.
Gare à qui, débarqué, de l'épier a l'audace.
La fille d'Aretsou m'a brodé un mouchoir ?
Je reviendrai alors, peut-être, à marée basse.
4.1.74
À Theano Souna
Ma liturgie à moi, mon saint breuvage,
c'est l'eau de mer qui goutte de ton corps,
dans une coupe où, avant l'abordage,
communiaient les corsaires, à Mogador.
L'huître océane épouse la lumière.
Goût âcre : coing, peau de grenade, noix,
et la teinte secrète, plus amère
ornant les vases des Carthaginois.
Voile de cuir, odeurs mêlées de cire,
d'encens, de cèdre et de vernis ancien,
comme en la cale d'un très vieux navire
de l'Euphrate ou de chez les Phéniciens.
Une herbe blonde a couvert le trépied
pythique. Un flot de poix fondue, bouillante,
vient inonder sans trêve ni pitié
tous les pécheurs qui t'avaient pour amante.
Rosso romano, pourpre de Sidon,
cristaux précieux pour les vins les plus rares.
Que l'outre verse à flots, et qu'Apollon-
berger trempe ses traits dans le curare.
Rouille de feu, au Sinaï dans les mines.
Caves de Chalcidique. Et cet enduit.
Rouille sacrée qui est notre origine,
Qui nourrit, est nourrie, puis nous détruit.
Calice d'or, ciboire, candélabre,
et tabernacle en forme de vaisseau.
Au Grand portail, deux démons portant sabre,
avec trois anges, aux lances en morceaux.
Toi, d'où viens-tu ? De Babylone.
Où vas-tu ? Dans l'œil du cyclone.
Qui aimes-tu ? Une tsigane.
Quel est son nom ? La fée Morgane.
De nom, tous les cyclones sont femelles :
Eva, Judith, Emilie, Corazon.
La magicienne a trois filles pucelles ;
la quatrième, borgne, est un garçon.
Poissons volants dans la brise qui dort.
Crabes, tourteaux, filles échevelées,
serpents de terre et branches d'arbres morts,
hélice, mât et barre bricolée.
Si nous avions la lampe d'Aladin !
Ou le vieux nain des îles de la Sonde...
On a lancé le S.O.S., enfin,
sur un galet tout blanc, avec la fronde.
Quelque démon le beau temps ramena.
Allodetta, exorcise-le vite.
La radio, muette, à part les parasites.
L'opérateur feuillette l'almanach.
Le vent gémit comme un chien pris de rage.
Adieu la terre, adieu, rafiot, moussons...
L'âme nous quitte et se taille à la nage.
Même en enfer il y a des boxons.
Toi, ton amour : une plaie et trois cris.
À contre-bord geint la poulie tendue.
Fleur des grands fonds, Poséidon épris
te jouant aux dés contre moi t'a perdue.
Je t'ai jetée, que le sel s'évapore,
dans un vivier d'où l'on ne voyait rien.
Mais tu attends du juste ciel encore
le hors-la-loi, l'enchanteur, le terrien.
Quand, découvrant la lumière idéale,
tu te fondras dans un brouillard de lait
sur un tapis volant d'un beau vert pâle,
le marin, seul, comptera ses galets.
m/s Aquarius 1974
À Mary Yannoulàtou
À la proue le requin, l'aileron se hérisse,
et le gamin de Kos qui venait de plonger.
«Mon p'tit gars est parti en mer, Dieu le bénisse...»
Nous tous au bastingage, on est resté figés.
À cette histoire une autre (mais pourquoi ?) se mêle :
un bras blessé qui pend, lourd depuis trop longtemps.
Un blanc requin souvent dans mon rêve étincelle ;
m'attend-il, affamé ? est-ce moi qui l'attends ?
On ne voit pas encor les corbeaux, le rivage.
La ligne que je lance est un vieux fil faiblard.
La tourterelle est là, perchée dans les cordages
et pleure. Le rafiot marche comme un canard.
S'il se trouvait à bord, délice pour ses lèvres,
un brin de basilic, ou si nous lui donnions
une bouffée d'haschich pour toute communion,
le scorpion cesserait de secouer sa fièvre.
Les Malais sont montés, le grappin dans la pogne,
et l'ont mis doucement dans un hamac tressé ;
la noire Tsakarad a ses doigts caressé,
suivie d'une mémé qui sentait la charogne.
Il repose en rêvant à des plaines moins rudes.
Nous revoici d'un coup devenus nos habits.
Les machines gémissent, et nous partons, soumis,
sur la tôle orphelins, vers d'autres lassitudes.
Cocos Islands 1956, Athènes 1975
Tanguant comme un perdu, Pythéas contemplait
l'océan devant lui du haut de la dunette.
Dans la hune, le fils de Dorothée, le muet,
zieutait deux femmes nues au bout de sa lorgnette.
Le camée de l'Aztèque était sur le galion.
Un corps en peau de bouc à l'intérieur friable.
Un chargement de rats, de vers et de scorpions.
Palos. Nous rapportions le chancre inguérissable.
Puis, prosternés, devant les boules du grand Khan,
à cheval en canot sur les Chinoises fines,
— tailles d'oiseau, toison de soie, roses tétines —
la boussole volée avons prise en partant.
Aux galères du Pape, en tête des rameurs,
nous ravagions les ports, les estuaires, les passes ;
et répandant partout la peste et la terreur,
notre semence folle allait brassant les races.
Des femmes en tous lieux, cathédrale ou masure,
sur des caisses d'épices, ou derrière un baril,
venaient laver le sel de nos vieilles blessures,
vêtues soit de haillons, soit d'or jusqu'au nombril.
Cordages bien roulés, nos ancres toujours prêtes,
et nous, debout, que nul typhon ne peut fléchir,
mâchant, vrais chimpanzés, bananes, cacahuètes,
avec pour tout credo : Tuons le repentir.
En route, compagnons ! Avançons face au vent !
Allons vite cracher notre giclée finale
en l'étrange contrée où les filles, devant,
sont fendues de traviole où à l'horizontale.
19.1.75
J'ai oublié d'Amoï la fillette si mûre,
la métisse puant l'alcool à Ténérif,
l'amour à bon marché dans une humble masure,
et la vieille au boulier calculant les tarifs ;
le rouge du Titien et le permanganate,
les plumards défoncés que nous venions salir,
j'ai oublié les draps crasseux où l'on se gratte,
pour ton corps, qui chassait la terreur de mourir.
Pour tes lèvres de sel j'ai tout abandonné :
ma peur en me hissant au mât jusqu'à la hune,
les cartes, les boussoles et les quarts sous la lune —
pour ce tien coquillage, à nul homme donné.
La vérole à Rio, la fièvre et l'insomnie,
le feu que j'allumai un jour à Gibraltar.
Le Magyar qui me fit la peau en Roumanie,
et «Souffres-tu du vent du sud ? — Non, d'autre part.»
Le chagrin du pêcheur et du marin l'enfer,
du bateau qui s'échoue la coque déchirée.
Mes tatouages pâlis — eux dont j'étais si fier —,
pour toi qui prends la mer, goélette parée.
Que te promettre, enfant butée, pour te garder ?
Mon salut, c'est mon sac, sous toutes latitudes.
Ce fil coupé en deux, comment le raccorder ?
Malheureux ! L'océan maudit l'ingratitude.
Polygyros, jusqu'à la côte descendu,
est devenu un port, obscur, étroit, sans phares.
Tandis que Juifs et Musulmans, tous confondus,
s'embrassent, les Açores ont largué les amarres.
Des fers aux pieds, voilà ce qu'il te faut, vieillard.
Et deux mètres de toile à voile — la plus moche.
Une méduse bleue qui t'a vu et s'approche,
et le fond de la mer où paissent les calmars.
7.2.1975
Au premier jour d'été
part le clipper du thé.
Il s'en va aux Chou-Chan
pour charger du thé blanc.
Mais — funeste hasard —
juste avant Macassar,
un assaut de pirates
le raye de la carte.
On expédie un brick,
impeccable et très chic.
Au large d'Istamboul
une tortue le coule,
enceinte, l'air bizarre
et les yeux furibards.
Mais un Céphalonien,
s'offrant une felouque,
l'appelle "Trois fois rien",
met à la voile et souque.
Tous les ânes sur Zante,
le voyant, se lamentent.
Il passe les détroits
sans carte ni compas.
Après Madagascar
les beaux jours se font rares.
Lors d'un arrêt nocturne,
il s'épouille les burnes.
Prisonnier des corsaires,
il les plume au poker.
Il occit la tortue.
Le cyclone est vaincu.
Il passe à Macao
chargé de cacao.
Dans la cale on déniche
des tonnes de haschisch.
Il le vend bien, ma foi,
ramasse la monnaie,
dit adieu en chinois
et se taille à Bombay.
Les Musulmans l'arrêtent
et leurs habits lui mettent,
l'appellent Mahomet,
lui taillent la quéquette.
Il fait si bien les frites
qu'à régner on l'invite.
Il part à la mousson,
emportant le pognon.
Tu me pousses du doigt.
"Et notre thé, dis-moi?"
Notre thé, oui, c'est juste.
À l'instant les Chinois
lentement le dégustent.
Je t'ai conté le Loup-garou, les ruses fines
du renard, la mangouste affrontant le cobra.
Je t'ai dit du santal et du thé l'origine.
Et voici le plus beau : Venise au mardi-gras.
Deux filles — deux trésors — boutonnent tes boutons :
Nicole, qui sent bon les vignes de Moselle,
Longs cheveux d'or ; l'autre, frisée comme un mouton.
Le plus grand saint, les respirant, perd la cervelle.
Nous commençons : Marco, en gilet de satin,
portant courte fourrure à parements cerise.
La place où ferraillaient des bâtards byzantins
devant dames, catins, espions et gens d'église,
esclaves et courriers, armures, casques lourds.
Une dame en passant — ses dents étincelèrent —
te sourit, s'arrêta... Elle t'attend toujours.
Tu visais les galères.
Nuit. Relève des gardes. Au marché du Rialto
on change, grain par grain, l'or contre les épices.
Chameaux agenouillés qu'on décharge. Aussitôt
te submerge l'odeur, affolantes délices.
Les Turcs ont allumé des feux près du Sérail ;
fantômes et démons dont les flammes gambadent.
Sur le môle ta mère observe le travail.
— Viens, Marco, viens mon fils ! tes lasagnes sont froides !
Nicolo, son mari, et Mateo, son frère,
qu'elle attendit longtemps — oubliés sans appel.
— Ils sont loin, sur une île, aux mains d'une sorcière ;
mais lui, que j'ai toujours nourri de noix, de miel...
Il est parti, comme eux, affronter les tempêtes.
Il ne s'est pas agenouillé devant le Khan.
Philippos, tu t'endors en suçant ta lunette...
Je m'endors, moi aussi. J'oublie tout... C'était quand ?
Venise 3.4.72
Vers le Couchant, sur un îlot,
on tissait des voiles en hâte,
on mettait des bateaux à l'eau.
Tout ça pour qui ? Une Spartiate !
C'est alors qu'eut lieu la dispute,
où l'histoire fit la culbute.
Un dada porta l'estocade,
mais sans la moindre cavalcade.
Le Vieux l'a écrit dans l'Iliade.
On quitta Troie en va-nu-pieds.
J'ai la preuve sur un papier.
Notre route ? J'ai oublié.
Un Ithacois tenait la barre,
fils de berger, mais pas ignare.
À sa pommette une morsure
qui l'aida dans ses aventures.
Un vieux soutier céphalonien
m'apprit la mer en moins que rien.
L'équipage était de Corfou.
Mères, pleurez ces gamins fous!
Beaux hippies aux riches crinières,
nos habits nous servaient d'abri.
Par les galiotes étrangères
nous étions logés et nourris.
Au pays lestrygon, sans gêne,
nous engrossâmes les sirènes.
(Je raconte la fin d'abord,
car nous avions perdu le nord.)
Tu t'inquiétas pour ton honneur.
Les cannibales — de vraies bêtes —
avant cuisson te font ta fête
pour t'ajouter de la saveur.
Lors d'une soirée avinée,
avec les canailles d'Enée
des bordels on fit la tournée.
Filles de putes et poufiasses
mirent le feu à leurs barcasses.
Voici Nausicaa la Corfiote,
vêtue de mousse de savon.
Ses trois frères, nul ne s'y frotte :
ils nous tueraient, nous le savons.
Tisse, Pénélope, la toile.
Berce ta patience royale.
Et voilà que l'outre d'Eole
nous disperse et tous dégringolent.
Bon vent ! Et pour finir ma page
par un vers qui rime avec Troie,
aidez-moi, les enfants, courage !
Disons tous en chœur : — Un... deux...
Traverso, ultime recueil, paru en 1975 juste avant la mort de Kavvadìas, est le prolongement du précédent, paru vingt-sept ans plus tôt. La brume qui entourait déjà le lecteur s'épaissit encore un peu, même si le soleil perce dans les trois derniers poèmes, dédiés au petit-neveu du poète, alors enfant.
Pour donner une idée de la petite cuisine du traducteur versifiant — permutations, suppressions, ajouts, modifications —, voici le mot-à-mot d'une strophe, la deuxième de «Guevara» :
«En foule la fourmi blanche, en nuage le criquet noir.
Tout comme les femmes du Magne pleurent les morts les Chiliennes.
Il s'est enfui l'ami, le frère. Où m'as-tu vu et où t'ai-je vu ?
Le Sfakiote surveille l'aire de battage et Arida la corrida.»
L'habitant de Sfakia, qui n'évoque rien pour nous, a été remplacé par le Crétois dont il est l'archétype, brave et ombrageux. Je regrette en revanche d'avoir dû évacuer, faute de place, le flamboyant effet final : ce double -rida remplacé par un simple -ar (Arida-arènes), eh oui, c'est bien maigre. Alors, pour se racheter, on tâche d'en rajouter discrètement ailleurs. Comme à la fin de «Cocos Islands», où pour rendre le «avec des milles fatigués» de l'original, les hasards de la langue m'ont fourni ce «vers d'autres lassitudes» qui ajoute un petit miroitement verbal (le clin d'œil à «d'autres latitudes»), sans pour autant trahir l'esprit du poème.
J'ai toujours le trac avant de traduire des vers ; une fois jeté à l'eau, je ne veux plus en sortir. Je me souviens d'une journée d'août à Athènes, amis absents, chaleur de four malgré les volets clos, où de l'aube à la nuit j'ai sué sur «Fata Morgana». Les treize strophes en un jour. (Il me faut à peu près une heure pour en faire tenir une sur ses pieds.) Le soir, au restaurant Eden, j'étais dans un état second, et toute la nuit, dans mon sommeil, je rimaillais encore.
Mais qu'on n'aille pas croire que la traduction se limite à la fréquentation des sirènes de papier. Les heures passées entre les livres sont les plus douces, les plus faciles, mais le traducteur doit aussi affronter des monstres bien réels, et cruels. À commencer par cette race maudite : les Héritiers. Que de temps perdu en lettres, rencontres (ou tentatives de) pour amadouer ceux qui trop souvent n'ont qu'un désir inconscient : tuer le cher disparu une seconde fois. C'est ainsi que la nièce de feu tonton Nìkos m'a fait lanterner pendant des années avant de me répondre niet, sans explication, par l'intermédiaire de son avocat. Situation cocasse : je cherchais désespérément des éditeurs pour mes autres poètes, pas l'ombre d'un ; j'en trouve un par miracle, pour le seul Kavvadìas (les éditions Climats, qui ont fait connaître Le quart), et voilà que ça bloque pour cause de nièce indigne.
Le jour où mes trois barcasses ont appareillé enfin en douce, bourrées de leur contrebande — c'était il y a cinq ans, dans une nouvelle série de mes Cahiers grecs, hors commerce —, le plaisir de baiser les gabelous s'est doublé d'un soulagement immense : j'avais attendu ce moment douze ans !
Je dédie cette première intégrale française des poèmes de Kavvadìas à Jean-Yves Masson, poète et traducteur bien connu, dont les encouragements ont été précieux entre tous. Je la dédie aussi à Theano Souna, que le poète a beaucoup aimée.
Ta dot. Allusion à l'histoire vraie d'une fille d'Ithaque, dont la dot fut perdue en mer, ce qui l'empêcha de se marier.
Céphalonienne. La mère du poète.
Notre benjamin. Un frère du poète, marin lui aussi, mourut en mer dans les eaux japonaises et fut enterré là-bas.
Cyrenia. Ce bateau emmenait vers l'Australie deux cents réfugiés, dont de nombreux juifs.
L'enfant de sorcière. Alexandre le Grand.
L'ami, le frère. Fidel Castro.
Fata Morgana. La très belle fée Morgane, dont l'apparition annonce un malheur. Nom donné à un mirage en mer.
Allodetta. Alouette.
Pythéas. Astronome et géographe grec du -IVe siècle, grand navigateur.
Le fils de Dorothée. Le poète.
Deux filles. Des jeunes filles au pair françaises avaient pris soin du jeune Phìlippos, neveu du poète et dédicataire des trois derniers poèmes.
![]() Frontispice de l'édition grecque. |