TERREURS


Les vrais durs ne se fâchent pas. Le coup de gueule, pour ces seigneurs, est une facilité un peu vulgaire, comme pour le cavalier la cravache. Ils se montrent en silence et tout se tait.

Je ne fus pas l'élève de M. Carme, il enseignait l'allemand, mais je le revois descendant le couloir vers ses élèves alignés au cordeau devant la porte, grand, tanguant légèrement, les yeux globuleux derrière ses lunettes noires — certains chuchotaient que les Allemands l'avaient torturé, que ça l'avait rendu boiteux, bigle et méchant. Si en ouvrant la porte il disait «Entrons», les malheureux pouvaient espérer une heure tranquille ; mais s'il lâchait simplement «Entrez», alors le troupeau apeuré se recroquevillait encore davantage.

M. Carme avait du mérite : la frayeur que le prof inspire est en grande partie fonction de ce qu'il enseigne. Le dessin et la musique, par exemple, engendrent peu de tyrans — beaucoup moins en tous cas que des matières terrifiantes de par leurs coefficients au bac, ou leur simple contenu.


*


Le terreau idéal des tyrannies étant donc les mathématiques, j'ai eu la chance, en trois années consécutives, de subir et comparer les trois croquemitaines-en-chef de la matière et du lycée tout entier.

Je ne porterai aucun jugement sur leurs talents pédagogiques : tous trois réussissaient fort bien avec les bons matheux ; aucun d'eux ne parvint à éclairer pour moi la nuit, à me donner la clef des effrayantes énigmes au tableau noir. Points communs entre eux : le silence pendant leur cours ; leur inébranlable assurance.

Si je ne comprenais pas, je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même.


M. Dréon, petit gros, visage lourd sous le béret, n'eut jamais à montrer les dents, sauf une fois, quand ce connard de Guibert, cancre et grande gueule, osa un mot de travers en le défiant du regard.

— Baissez les yeux, Guibert ! gronda Dréon, et après une terrible seconde où le monde sembla vaciller, Guibert maugréant les baissa.

Dréon était un grand pro, un stakhanoviste qui ne perdait pas une minute. Il nous fit cours jusqu'à la dernière minute de la dernière heure de juin et s'arrangea, sans consulter sa montre, pour terminer l'ultime démonstration une seconde avant l'ultime sonnerie.

(Je m'efforce depuis trente ans de maîtriser le temps comme lui ; rien à faire, à côté de lui je ne serai jamais qu'un amateur.)


Boulet, lui, s'offrait à tous les cours d'assez longs intermèdes où il s'amusait d'une victime appelée au tableau, après quoi il redémarrait au sprint, le peloton à la dérive derrière. Dispot, qui avait un joli coup de crayon, fut ainsi chargé de dessiner au tableau un dinosaure qui représentait la classe, avec «une toute petite tête» et (sourire du prof content de sa vanne) «une énoooorme queue». (Les Terreurs matheuses ont le besoin viscéral de rabaisser les élèves. D'année en année, parole d'honneur, ils n'ont jamais vu classe aussi nulle. Ils ne mentent pas, notez bien : ils croient eux-mêmes à leurs fictions.) Quant à moi, «Le Russe au tableau !», je fus invité une fois, je ne sais plus en quel honneur, à monter sur l'estrade et m'asseoir sur une chaise imaginaire. Ce qui m'empêcha, en m'exerçant les muscles, de perdre totalement mon temps.


Le troisième cador, Bertalini, le seul méchant des trois, était un vieux petit râblé, chauve, Corse genre fier de ses couilles, communiste déclaré, modèle pré-kroutchévien. Pour lui, l'ennemi était partout. Il accueillait chaque parole, chaque soupir comme une agression. Pour y faire face, pas de grosses colères. La pression ne montait jamais trop dans la cocotte : la vapeur sifflait sans cesse. Bertalini attaquait à tout bout de champ sans hausser la voix, soit la classe entière (Vous tous, vous n'avez rien dans le pantalon !), soit tel ou tel en particulier.

À d'autres moments, plus rares, il s'attendrissait, s'autoproclamait grand-père adoptif de ses élèves... Dix coups de bâton, un coup de carotte. Cause toujours. Bon-papa avait l'affection sélective. Je n'étais pas au nombre des élus. La particule que je portais alors lui avait fait repérer en moi un danger mortel. Il me traita plusieurs fois d' «aristocrate» ; quand mes parents lui demandèrent (bien tard dans l'année, il est vrai) de me donner des cours en plus, il répondit, méprisant comme un prince, qu'il n'était pas à vendre ; au lendemain du dernier conseil — auquel, à cette époque, les délégués des élèves n'assistaient pas, et dont les décisions restaient secrètes quelques jours —, Bertalini me lança : Au fait, DE Volkovitch, tu sais que tu redoubles ?

Vu mes autres résultats, c'était impensable. Fut-il vraiment assez nul pour me croire à ce point idiot ?

Pardonnons-lui bien chrétiennement. Paix à tes cendres, camarade. Roupille en paix, Bertalini, vieille vache. Nous t'appelions Brutalini, tu le savais ? C'est le nom qui restera de toi.


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J'ai gardé le meilleur pour la fin : Norbert Casnoy. Nous l'avons eu pour professeur pendant une heure seulement, mais celle-ci est restée gravée au fer rouge.

Ce fut en 1962, à la rentrée de seconde.

Ah, vous avez Casnoy ? se marraient les copains des autres classes. Bon courage les mecs...

Casnoy était un quasi nain, fluet, cheveux teints, droit comme un i minuscule, qui dès les premières secondes nous fit le coup de l'attaque préventive. Un léger brouhaha d'installation bien normal, et hop la crise, Où vous croyez-vous ? Pour qui vous prenez-vous ? Pour qui me prenez-vous ? Quelle éducation avez-vous donc reçue chez vous ? Jamais je n'ai vu chose pareille ! et ainsi de suite pendant cinq minutes. Une voix stridente, haut perchée de petit garçon hystérique. Pourtant personne ne rit. Puis, dans un silence de mort : «Vous faites partie des sections A, A' et C» (latin-grec, latin-grec et maths renforcées, latin et maths), «c'est-à-dire l'élite même de ce lycée...» Il articule avec une précision, une préciosité implacables, comme certains acteurs d'avant-guerre ; on croit voir chaque syllabe s'écrire sur le tableau noir dans l'écriture moulée des vieux maîtres d'école. Il nous dicte d'entrée une tonne de travaux pour le cours suivant. «Bio-bibliographie de Marot...» (Il fait la diérèse : bi-o, et accentue Marot sur la première syllabe).

Le lendemain nous apprenons que Casnoy ne veut pas de nous, les non-hellénistes, qui faisons tache dans l'Élite, et qu'il est allé engueuler le proviseur (lui-même eût dit : le morigéner, dans son français de version latine). Le proviseur, semble-t-il, tremble devant lui autant que nous : il a cédé. Exeunt les parias. Quelque temps plus tard, de même, sous un prétexte futile, Casnoy chassera de son bataillon sacré notre cher Dispot, qui nous rejoindra lesté d'un lot impressionnant d'anecdotes sur l'insupportable tyranneau, ses chouchous, ses souffre-douleur, ses manies, ses mesquineries, son conservatisme borné.

La petite librairie en face du lycée, tenue par un sosie de Moussorgski, avait alors en rayon, disait-on, un livre signé Casnoy. J'imaginais une plaquette de vers néoclassiques. Quarante-trois ans plus tard, sur Internet, je tape Casnoy... Le revoilà. Né en 1900. Deux romans datant des années 50, encore disponibles : La tentation du Nil et Nil, doux Nil.

Casnoy, momie jaillissant des sables !

Et si je me les procurais, ces bouquins ? Et si je découvrais dans leurs pages un être délicieux, plein d'humour, de finesse, de tendresse ?


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L'ami Strobel a préféré oublier Casnoy, mais Bertalini, non, impossible. Et voici pourquoi...


Celui-là aussi, j'étais censé faire partie de sa famille politique, mais je ne l'aimais guère. Finalement, le surnom de Brutalini lui va assez bien, tandis que celui que nous utilisions à l'époque, Titine, me paraît trop affectueux avec le recul. De mon côté je le renommerais plutôt Stalini, car il incarnait un type de militant que j'ai appris un peu plus tard à détester : brutalité machiste, autorité assommante et mauvaise foi enrobées dans des déclarations d'amour paternalistes et démagogiques à sa population d'élèves : des petit-bourgeois hésitants dont certains pouvaient peut-être, à condition qu'ils y fussent bien menés, tomber encore dans les bras du prolétariat. Je me suis toujours méfié de ses plaisanteries douteuses où il abusait de son accent corse pour humilier l'étourdi ou le dormeur :

— Alors, tu vas attraper la pécole à force de dormir affalé sur ta chaise. — C'est quoi, M'sieur ? — La pécole, tu ne sais pas ? C'est la peau du cul qui se décolle quand on se relève après être resté trop longtemps assis.

Il avait une façon de nous dire qu'on n'était pas là pour «nous amuser à mettre du papier d'argent au cul des mouches» qui me laissait penser que dans son enfance, voire plus tard, il ne détestait pas se livrer à ce petit supplice amusant. J'avais le vague sentiment, compte tenu de mon extraction, d'être à peu près protégé de sa vindicte à l'égard des contre-révolutionnaires et des ci-devant ; mais ce n'était pas certain : dans sa classe, ce petit père du peuple lycéen voyait parfois des ennemis de classe partout. Je sais maintenant ce qu'il en coûte.


P.S.



Cauchemar familier
Bourreau d'enfants


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