PAGES D'ÉCRITURE

N°68 Mai 2009



BRÈVES


Tu es trop gentil, Michel...

Ce jugement de Nadeau m'obsède. Serait-ce donc vrai ? J'ai dégommé Morand le mois dernier, voilà que les remords me chatouillent. Je me sens obligé de donner une deuxième chance au monsieur, lequel, après tout, a des partisans que je respecte.

Choisi le Journal inutile (Gallimard) que Morand rédigea pour combler le vide laissé par la mort de Chardonne en 1968 (ils s'écrivaient tous les jours depuis vingt ans) et ce jusqu'à la sienne en 1976.

Michel gentil, c'est vite dit : n'ai-je pas choisi là, perversement, le pire Morand qui soit ? À quatre-vingts-ans c'est un vieux beau content de lui, un snob arrogant bourré des préjugés de sa caste, un aigri revanchard, obsédé par son grand rêve : entrer enfin à l'Académie. Une fois élu, Il dîne avec d'autres vieux birbes à bicorne, copine avec le sinistre Montherlant (concours de misanthropie), trompe encore sa femme, redoutable peste, comme il le fit à tour de bras toute sa vie — tout en l'adorant.

C'est à peu près tout. Ce vain journal porte bien son nom, même si, je l'avoue, je trouve ça bien écrit : la phrase de Morand est plus vive que sa pensée, le coup de patte fait souvent mouche, dans le fleuve boueux sans fin surnagent quelques pépites, au point que j'ai avalé, pour finir, 300 pages sur les 1500 que comportent les deux tomes du monstre ! Qui dit mieux ? Hein ?

Allez, je veux bien faire un nouvel essai. Que lire d'autre de ce type ? Volkonautes bien-aimés, j'attends vos lumières.


Jubilant sous cape
Paul Morand tout content.

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Dans la série écriture de soi, on quitte bien vite Morand pour Bernard Pingaud, qui atteignant le même grand âge trente ans après, publie ses mémoires, Une tâche sans fin, au Seuil. Écrivain, journaliste, éditeur, conseiller culturel, militant socialiste, Pingaud fut l'un des grands témoins de la seconde moitié du siècle passé. Son nom, mêlé à toutes sortes d'aventures, est familier aux gens de mon âge. Il nous raconte, au second plan mais de première main, Sartre, Resnais, Robbe-Grillet, Perec, Nadeau, Mendès-France, Mitterrand, Rocard (très beau portrait croisé des deux derniers). L'arc, revue légendaire, c'était lui.

On se repasse avec lui le film de ces années-là. On découvre Pingaud tel qu'on se l'imaginait : discret, modeste, mesuré, raisonnable, scrupuleux, sévère avec lui-même jusqu'à la cruauté — on ne peut plus sympathique. L'anti-Morand. On regrette seulement que sa pudeur exquise rende son texte un peu froid, et que son refus de l'épanchement n'aille pas jusqu'à élaguer certains passages bavards. Malgré tous les bons moments qui font qu'on ne regrettera pas, au bout du compte, ce voyage en si bonne compagnie, ces 500 pages semblent tout de même un peu longuettes, un peu grises parfois.

Tel est le danger qui guette les types trop gentils...


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On vire de bord encore une fois. Non, Jacques Chessex n'est pas un méchant, pas du tout, mais personne ne verra de la grisaille dans ses histoires et ses phrases d'un noir éclatant.

Un juif pour l'exemple, récemment paru chez Grasset (qui publie aussi, tiens tiens, de bons livres), raconte une histoire d'autant plus terrible qu'elle est vraie. (Ils ont écrit roman sous le titre pour que ça se vende mieux, les malins). En 1942, dans la riche et grasse campagne vaudoise, un marchand de bestiaux juif est assassiné, puis dépecé comme un porc par une bande de nazillons obéissant aux ordres d'un pasteur dément, dans l'indifférence des paysans et des bons bourgeois du coin.

Comme toujours avec Chessex, ça ne traîne pas. C'est sec, dépouillé, tranchant — et en même temps formidablement charnel. Ce livre-là est tout englué de graisse et de sang. Inoubliable, cette petite ville de pharisiens, ce monde clos, «confit dans la vanité et le saindoux». Pour animer une scène ou croquer un personnage, il lui suffit d'un rien : deux mots, un adjectif bien placé. Tout ce qu'il décrit prend un relief terrifiant.

Cette histoire, l'auteur en a été le témoin. Il n'avait alors que huit ans, et pourtant ces faits «n'ont pas cessé d'empoisonner [sa] mémoire et de [l]'entretenir, depuis tout ce temps, dans un déraisonnable sentiment de faute.» Déraisonnable, oui. Et profondément juste. Nous sommes responsables aussi de ce que nous n'avons pas commis. Tous les hommes sont souillés par les horreurs d'un seul homme. C'est décourageant, on essaie de ne pas y penser, mais Chessex est de ceux qui gardent les yeux ouverts et nous les ouvrent. C'est là sans doute l'un des avantages du calvinisme : faire la lumière sur ce qu'il y a de plus sombre en nous.

Eh oui, on n'en a pas fini avec les cadavres du passé, et moi je n'en ai pas fini avec le très vivant Chessex. J'ai l'impression de bien le connaître, l'oncle Jacques (tous les Vaudois sont ma famille), et pourtant, je m'en aperçois avec stupeur, je n'ai lu que deux de ses livres : le pénétrant et goûteux Portrait des vaudois (Actes Sud Babel) et le frappant Sosie d'un saint (Grasset). Qu'attends-je pour continuer ? Y a-t-il parmi vous, précieux volkonautes, un chessexologue pour m'indiquer ses livres majeurs, sans oublier ses poèmes ? Il en a écrit vingt-cinq recueils !


Prie-t-il ?
Jacques Chessex.

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Il va falloir que je demande une prolongation de vie pour lire ne serait-ce que l'essentiel de l'indispensable. Quant aux douze mètres linéaires de bouquins non encore lus qui font antichambre ici, autour de moi, leurs muets reproches quotidiens me fendent le cœur. Je fais ce que je peux, les gars...


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Nouveau changement de cap.

Patrice Pluyette, encore un jeune découvert par Nadeau, a publié l'an dernier au Seuil La traversée du Mozambique par temps calme, dont on me dit beaucoup de bien. J'embarque donc avec les personnages du roman, et un an de retard, sur un rafiot cinglant vers l'or du Pérou. Précisons tout de suite qu'il n'y aura pas de Mozambique, que parti pour l'équateur on se retrouve dans les glaces du pôle et que l'intrépide auteur, jouant dans les grandes lignes le jeu du traditionnel roman d'aventures, le dynamite sauvagement par les détails dans un grouillement de personnages et de péripéties improbables, où le farfelu le dispute au saugrenu et l'hénaurme au subtil, dans un feu roulant d'incongruités, un méli-mélo de styles et de registres — il est doué le jeune homme, il connaît sa langue, il a l'oreille et le sens du rythme, ça balance et ça brille. La traversée de l'océan se double de la traversée d'un genre et de tout un passé littéraire par un héritier mi-fervent, mi-railleur. Et l'humble commentateur se demande comment il va traiter ce livre qui lui glisse dans les doigts comme une savonnette.

La règle du jeu ici, c'est l'excès. Mais il existe tout de même une frontière au-delà de laquelle on en fait trop trop. Frontière variable selon le lecteur sans doute ; dans ce livre, pour moi, le récit ne cesse de jouer avec cette ligne mystérieuse, me collant une sorte de mal de mer. Je suis tantôt saisi, charmé, hilare, admiratif, tantôt pris de lassitude et d'un sentiment de totale gratuité. Pour ne rien dire d'une vague impression de déjà lu... Par son sujet et surtout par ses procédés d'écriture, cette parodie de roman d'aventures prend souvent des allures de parodie d'Echenoz (voire d'autoparodie), faisant du même coup ressortir la grâce funambulesque dudit Echenoz, qui excelle à frôler la ligne invisible sans la dépasser.

Puis, au moment d'abandonner avant la fin, je refeuillette et tombe sur de nouvelles perles, tiens, presque au hasard :

«...perdue dans la contemplation des battements de ses lèvres qui dansent comme deux sushis frais. Elle souhaiterait rentrer à l'intérieur de lui tellement elle est amoureuse. Manger ses bras. Être son ventre. Voir ce qu'il voit.»

Pas mal, non ? Allez, je continue jusqu'au bout. Et je lirai aussi le prochain.


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Les livres de l'actualité ?

Aucun ce mois-ci. J'aime bien laisser vieillir un peu les primeurs, sauf quand l'impatience me ronge : je ne vais pas tarder à sauter sur le Michon nouveau, Les onze (Verdier), pour en parler dès le mois prochain.


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L'actualité pour moi, en ce mois d'avril, c'est aussi la nouvelle émission bimensuelle d'@si (Arrêt sur images), Dans le texte, dont l'insolite qualité se confirme avec de riches entretiens. Invités : Debray, Lanzmann, Delaume.

Le moment fraternité de Régis Debray (Gallimard) : autour d'un livre qui pose des questions essentielles, un trio de journalistes qui font de même et les réponses étincelantes de l'auteur. Je m'attendais à me sentir petit garçon devant une telle intelligence, une telle maîtrise de la parole ; la surprise vient de l'humilité manifestée par le maître, que je m'imaginais plus hautain, et de la brusque sympathie qu'il m'inspire. Est-il totalement sincère ? Qu'importe. Feindre la modestie, c'est déjà un effort dont tous les Auteurs (j'allais écrire Hauteurs) ne sont pas capables.

La preuve : Claude Lanzmann, qui publie ses mémoires, encensés un peu partout. Comment se fier à cet engouement, s'agissant d'un homme souvent adulé ou détesté pour des raisons idéologiques — son soutien massif à la politique israélienne ? Pour juger il faudrait le lire, mais l'entendre ne m'en donne pas envie. Massif, disais-je : Lanzmann est massif en tout : son physique, sa pensée, son contentement de soi mégalithique. Esquivant les questions gênantes, l'intouchable Moïse réincarné finit par se faire allumer en beauté, sacrilège ! par les intrépides Frédéric et Judith, qui lui reprochent son ego et son côté emmerdeur également géants. Le mot «casse-couilles» est prononcé. L'offensé en perd quasiment la parole. Et moi je ricane, oubliant mon éducation chrétienne. Décidément les prophètes m'emmerdent.

Chloé Delaume, alors là, chapeau. Je ne l'avais pas attendue pour aimer son roman, Dans ma maison sous terre (Seuil), chroniqué ici-même le mois dernier, mais elle se débrouille fort bien à l'oral aussi. Ce qu'elle dit de son livre l'éclaire efficacement, facilitant l'accès à une lecture que certains pourront trouver rude.

Dans le texte, j'en redemande. Oui, mais toutes ces heures devant l'écran, c'est encore du temps de moins pour la lecture...


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Un qui ne passera sûrement pas sur @si chez Judith Bernard et ses boys, c'est Bégaudeau, dont le dernier roman (oublié le titre) vient de se faire dézinguer par les critiques pour une fois unanimes, avec une telle férocité parfois que cela donne presque envie d'aller voir.

Curieux, cette cristallisation de l'animosité autour d'un personnage — à vrai dire souverain dans le genre tête à claques. Au fond il y a du Sarko chez Bégaudeau : voilà deux petits personnages à grande gueule qui font tout pour se faire haïr, qui prennent sûrement tous ceux qui les critiquent pour des cons, qui probablement se foutent qu'on se foute d'eux, qui peut-être même — et c'est là qu'on touche à un grand mystère — s'en réjouissent.


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Après cette évocation putride, un coup de Flaubert pour se rincer la bouche. Bouvard et Pécuchet, au chapitre IX, rencontrent la religion et on imagine Gustave se léchant les babines : il va pouvoir se déchaîner. De fait, le catholicisme du temps, mais aussi des siècles antérieurs, offre une matière idéale : sur qui a-t-on écrit le plus grand nombre d'infernales conneries, si ce n'est Dieu ? Flaubert se documente en s'infligeant comme toujours des tonnes d'ouvrages, qu'il fait lire aussi pour se venger à ses deux souffre-douleur, qui lui ressemblent tant ; il en tire un long chapelet de pensées débiles ou croquignoles, des preuves de l'existence de Dieu à qui sera la plus foireuse, une apothéose du kitsch bondieusard. «Mes pieuses lectures, écrit-il dans une lettre, rendraient impie un saint.» Au point que les deux catéchumènes, après avoir gobé sermons et sornettes, rouvrent enfin les yeux et mènent la vie dure au curé du coin, qui ne doit son salut qu'à la fuite. Ils se défendent bien, les deux bougres, et ce chapitre tout en débats d'idées s'avère l'un des plus mouvementés, avec l'escrime des disputes théologiques et une kyrielle de petites scènes vivement saisies :

«...mais trop ému, sans doute, il oscillait la tête de droite et de gauche. Le curé eut peine à lui mettre l'hostie dans la bouche, et il la reçut en tournant les prunelles.

Bouvard, au contraire, ouvrit si largement les mâchoires, que sa langue lui pendait sur la lèvre comme un drapeau. En se relevant, il coudoya Mme Bordin. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle souriait ; sans savoir pourquoi, il rougit.»

Délicieux suspens hésitant du point-virgule...

Plus loin, l'un des sommets du livre : la dispute avec le curé sous la pluie, où le grotesque et l'odieux s'entremêlent à une étrange émotion.

Ce chapitre religieux, enfin, loin de s'égarer dans les nuages, décrit au passage la société du temps et ses élites (portrait féroce du nobliau local) avec une précision implacable.


La mièvre dans la Nièvre.
Bernadette sous verre à Nevers.

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Religion (suite). Mais qu'est-ce qui me prend d'aller déterrer un roman oublié d'un auteur oublié, Edouard Estaunié, qui en 1896, dans L'empreinte, trace un portrait au vitriol d'un collège jésuite à la fin du XIXe siècle ? Est-ce d'avoir aimé un autre roman de lui, L'ascension de M. Baslèvre ? Ou de détester les jèzes, alors qu'ils ne m'ont rien fait ? (Après tout, j'ai seulement failli tomber entre leurs pattes, jadis...)

L'empreinte est un roman mal fichu aux personnages outrés, qui s'achève en mélo, mais son début offre une étourdissante évocation de l'enfer scolaire jésuite. Les bons pères, comme on dit avec plus ou moins d'ironie, sont là montrés, disséqués en pleine lumière, dans le moindre détail, manipulateurs inégalables, jouant tout à tour de la terreur et de la séduction, «pétrisseurs et pourrisseurs» comme disait Mirbeau qui fut leur victime vers la même époque. Sur un seul point l'auteur se limite à de vagues allusions : la pédophilie rampante du clergé catho. Ce qu'on nous montre surtout, c'est le résultat d'une telle éducation, l'empreinte indélébile laissée sur ses victimes, l'infirmité morale, l'inaptitude à l'amour et à la vie. Estaunié nous donne là un «roman de déformation», comme on l'a joliment qualifié.

Il exagère ! s'écrieront certains. Vraiment ? L'auteur a vécu tout cela, il a été proche, sans nul doute, de son personnage, cet adolescent fervent et borné, dont les élans mystiques et l'aveuglement au monde nous paraissent aujourd'hui invraisemblables. Quand Estaunié rédigea ce roman, à trente-quatre ans, sa colère bouillonnait encore ; puis il ramollit, vira notable et mourut académicien.


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Ah, l'Académie... Non, je ne vais pas m'attarder sur ce non-événement : les funérailles quasi nationales d'un écrivain qui faisait suer ses nègres, qui fut l'un des pires ministres du demi-siècle, immobiliste, imposteur, coquille vide, immortellement nul, dont la mort ne fera verser des larmes qu'aux crocodiles de la droite la plus dure.

Un autre homme de plume vient de trouver la recette de l'Immortalité : se taper le dernier livre de quarante vieillards et envoyer à chacun une longue tartine dégoulinante d'éloges. Le truc a marché ! Ils l'ont élu ! Cette histoire me fascine. Que l'Académie fasse encore saliver un véritable écrivain — notre homme en est un, dit-on —, voilà déjà pour moi une énigme ; qu'il puisse aller au bout de son pensum surhumain, en voilà une autre ; mais qu'il avoue ce léchage de vieux culs, et qu'il en soit fier ! Nous sommes là devant l'apothéose du mépris des autres et de soi-même.

Le départ de M. Druon et l'arrivée de M. Weyergans, quelle insignifiance, quelle vanité, quelle puanteur, oui mais quelles fortes scènes de comédie... Comme elle est drôle parfois, notre société, en même temps que sinistre !


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Parler maintenant de Tartuffe, autre comédie cruelle, c'est rester dans le sujet : l'hypocrisie comme arme de pouvoir. J'avais lu et relu jadis la pièce de Molière, je savais qu'en la reprenant je la trouverais plus actuelle que jamais : si les jésuites n'ont plus le même pouvoir, la relève est assurée jusqu'à la fin des temps — et le brûlot d'Estaunié lui-même reste aujourd'hui à méditer. Qui en douterait n'a qu'à regarder autour de lui, ou lire son journal.

Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est l'extrême cohérence de la pièce : manipulations à tous les niveaux, cascades de mensonges, puisque le seul salut consiste à mentir aux menteurs — et Molière lui-même, pour son salut, est contraint de lécher le roi... L'intervention de la puissance royale au dénouement, parfois critiquée, ne fait qu'ajouter au grinçant, au malaise de l'ensemble. Et quelle audace, y compris côté sexe ! Comment la jouaient-ils alors, la fameuse scène où Tartuffe pelote Elmire ?


Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,

Sans admirer en vous l'auteur de la nature,

Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint

Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint...


Il faudrait se lire et se relire ces vers qui précèdent la main chaude, savourer leur musique, tous ces [r] de gros matou qui ronronne, ces trois [p] qui s'y ajoutent dans le dernier vers, la concupiscence pesant peu à peu de tout son poids...

Mais on veut aussi voir la pièce !

Un DVD nous propose une représentation de 1973, avec les Comédiens français dirigés par Jacques Charon, et il est bon, quoi qu'on en pense, de connaître cette vision très classique. Pour ma part, je prends plaisir à ce travail soigné mais sans lourdeur, j'aime cette façon vive, équilibriste de prononcer l'alexandrin, de presque le perdre sans cesser de le faire sentir, comme un trapéziste se lance dans le vide et se rattrape. Voilà des gens qui se connaissent bien, qui connaissent leur affaire, ça roule, c'est lisse, homogène — sauf Tartuffe qui dépasse. Robert Hirsch est prodigieux, comme fait d'une autre matière, monstrueuse. À la fois un homme et plus qu'un homme. La bête immonde. Et ce décalage dans la distribution est une force de plus.


1926
Affiche du film de F.W. Murnau.

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Pas le temps ce mois-ci de visionner un autre Tartuffe, plus contemporain, on y reviendra. Il faudrait voir moins de films, seulement voilà...

Le volume 4 de l'hommage à Michel Deville est sorti ! Couru l'acheter, groupie fidèle, dès le premier jour. Par quoi commencer ?

Ce sera Benjamin, sorti en 1967.

Nous voilà dans un XVIIIe siècle reconstitué amoureusement, de façon à la fois fidèle et rêvée, par la scénariste alors attitrée du cinéaste, Nina Companeez. Elle a tout lu et brode sur mesure pour Deville et ses acteurs le plus pétillant des hymnes au plaisir, au désir surtout — un désir contrarié jusqu'à l'extrême fin, délicieusement, on croirait Le charme discret de Buñuel — dans une comédie joyeuse et cavalcadante qui peu à peu se nimbe de mélancolie, comme il se doit. Et d'amertume. Vert des jardins, blanc et bleu voletant des costumes, Michèle Morgan est dans l'automne radieux de sa beauté, Piccoli dans l'été de sa vigueur, Deneuve et Clémenti dans leur plus délicieux printemps, tous d'une élégance folle. Mais l'amour, ballet souriant, est surtout une épreuve de force, un jeu cruel. Et à peine terminé, si court ! Benjamin nous ombre de tristesse, nous hante comme un rêve évanoui, une jeunesse perdue.


Pucelle et puceau — pas pour longtemps...
Catherine Deneuve, Pierre Clémenti.

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Après Benjamin ou les mémoires d'un puceau, on passe naturellement à Raphaël ou le débauché, tourné quatre ans plus tard et repris, lui, dans le volume 3. Tout invite à les réunir : le parallélisme des titres, leur parenté de film en costumes, les références littéraires, la progression chronologique : nous voilà au XIXe siècle, le héros, qui n'a plus dix-sept ans, mais trente, a perdu toute innocence. Raphaël, c'est l'anti-Benjamin — ou Benjamin quelques années après.

Bizarre : persuadé d'avoir vu le film autrefois, je ne le retrouve pas sur mes fiches et ne me souviens de rien en le découvrant. Comment pourrait-on oublier une telle splendeur ?

C'est un mélo si l'on veut, inspiré de Musset : rencontre du sombre débauché avec la jeune femme à l'âme claire, amour impossible qui s'achève en double suicide (un pour de vrai, l'autre seulement moral), galopades (cette fois les chevaux ne sont plus blancs, mais noirs), nuits d'orgie (Deville ne les rend pas trop haïssables), petits matins lumineux (les plus purs qu'on ait jamais vus). Pour la première et la dernière fois Deville se lâche à fond, plonge dans le romantisme, aide son couple vedette (Maurice Ronet et Françoise Fabian, fabuleux) à se surpasser, drape tout son film, en coloriste génial, dans des bleus, des verts, des violets obsessionnels avec des taches de rouge, et baigne ce film-opéra, en même temps flamboyant et crépusculaire, dans la somptueuse musique de Bellini.

Voyant ça, entendant ça, les producteurs américains faillirent s'étrangler. Il fallut que Deville bataille pour que son film sorte, et qu'on ne le tripatouille pas trop. Il dut accepter de couper quatre scènes ; on partage sa douleur. Il ne les conserva pas ; là, pour une fois, on est un peu fâché contre lui.


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Welcome, de Philippe Lioret, tout le monde en parle à cause de son actualité brûlante, mais aurait-il un tel succès si ce n'était d'abord un excellent film ? Le scénario tresse harmonieusement trois fils hétérogènes : un quasi documentaire sur les migrants qui tentent de passer en Angleterre depuis Calais ; le drame intime d'un homme largué par sa femme ; face à ces deux réalités, l'histoire folle, proche du rêve, d'un jeune Kurde qui tente de traverser la Manche à la nage. Welcome est un film citoyen, aller le voir est un acte citoyen, mais ce n'est là qu'une de ses dimensions, et les images qui me poursuivent le plus, un mois après la vision du film, c'est la pleine mer sous le ciel gris et le jeune fou ballotté par d'énormes vagues où il va mourir. Scène qui dépasse la dénonciation politique — pour mieux y ramener.

Le film est-il conforme à la réalité ? Selon certains Calaisiens, le film serait plutôt en deçà du réel ; l'autre soir à Chèvres, au débat, un permanent du Secours catholique, lequel fait là-bas un travail admirable, avait tendance à minimiser les violences gouvernementales et policières (pourquoi ?) ; le ministre, lui, s'offusque. Mains propres et cœur pur. Tartuffe est immortel.


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Un jour les salopards paieront, mais serons-nous encore là ? Pour que la France hideuse de Pompidou soit enfin moquée comme elle le mérite, il aura fallu quarante ans. Ceux qui ne l'ont pas vécue comprendront mal le soulagement euphorique des vieux à la vue d'OSS 117, Rio ne répond plus de Michel Hazavinicius. Ce deuxième volet d'un triptyque annoncé est plus jouissivement cruel que le premier — et moins que le troisième, on l'espère. L'ancien héros de polars bas de gamme, juste un peu plus borné, macho et raciste que dans l'original, devient un connard flamboyant auquel Jean Dujardin donne des dimensions grandioses. Mais c'est le film entier, dans les moindres détails du scénario, des dialogues, des images aussi — la parodie s'étend jusqu'à la forme — qui jubile et s'éclate, montrant jusqu'à quelles hauteurs la haine de son personnage peut mener un metteur en scène.


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Autre très bon moment, dans un autre registre : Un chat, un chat de Sophie Fillières. Une jeune écrivaine (Chiara Mastroianni), poursuivie par son ex qui s'obstine à l'aimer et par une groupie pot de colle, poursuit elle-même en vain l'inspiration et sa vie qui fout le camp. Bref, tout échappe à tout le monde, ce pourrait être lugubre, mais non, voilà une vraie comédie au charme très personnel, quoique très française en même temps. Le genre demi-teinte subtile qui fait ricaner les amateurs de Bessonades et Kouneneries. À coups de mille petites notations justes, la cinéaste installe un jeu de balançoire entre quotidien et insolite, douleur et drôlerie, met en place entre ses personnages des relations complexes, à la fois frustrantes et riches, et l'amour pour finir est là partout, diffus, même si les corps ne se touchent guère.

Sophie Fillières sait même diriger les chats ! Le chaton dans la scène finale, quel cabot...


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Parmi les films qu'on ne peut plus voir et revoir, ni en salles ni même en DVD : les cinq longs métrages de Pierre Etaix tournés entre 1962 et 1973, Le soupirant, Yoyo, Tant qu'on a la santé, Le grand amour et Pays de cocagne. Je les ai tous aimés alors, même le dernier, très différent, très méconnu. Une embrouille juridique les immobilise depuis des années. Protestations, pétitions, rien n'y fait : les actuels détenteurs légaux des droits roupillent sur la malle aux trésors, et à chaque procès les juges leur donnent scandaleusement raison. Les lois ont été faites pour nous protéger, mais qui nous protègera des lois ?

Un nouveau procès s'annonce. Une nième pétition circule, à signer avant le 10 mai. Volkonautes, à votre bon cœur ! On a besoin de vous sur

http://www.ipetitions.com/petition/lesfilmsdetaix/


Sous le rire, mélancolie cachée.
Pierre Etaix dans Yoyo.

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En hommage à Pierre Etaix, grand homme de cirque autant que de cinéma, il faudrait maintenant finir sur de joyeux flonflons bien rythmés, bien cuivrés, histoire de couvrir un peu — rien de nouveau sous le soleil de printemps, politiquement c'est toujours l'hiver — de couvrir un peu les mensonges de nos gouvernants, le bruit des coups de matraque, les pleurs de ceux d'entre nous qui ont encore une conscience... Histoire aussi de secouer nos pesanteurs nationalistes ringardes. Européennes et Européens de la région France, il y a bientôt des élections, réveillez-vous ! Et si vraiment vous n'êtes pas débiles, ce que je persiste à croire malgré mille démentis, cessez de voter comme des minables.


Si petite, si mal-aimée ...
Tomi Ungerer, 1994.

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La musique de cirque, j'adore, et ces derniers temps je n'en suis pas loin avec la musique de Gaetano Donizzetti, pimpante, fringante, caracolante ! Des opéras vieux de presque deux-cents ans, jeunes et joyeux comme au premier jour, volubiles et ensoleillés. Des livrets un peu con-con à vrai dire, une musique pas toujours follement originale, pleine de ficelles, de ploum-ploum, mais quelle vitalité ! L'élixir d'amour ! Don Pasquale ! Je me régale !


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En juin, Michon et Bergounioux, Weyergans peut-être, plus un ou deux moins célèbres. (Au fait, qui connaît Pierre Meunier ?) On reviendra sur Tartuffe, on écoutera César Franck. Pas très rock n'roll, le père Franck ? Le rock, j'aime bien aussi, à petites doses, mais le rock est partout, triomphant, hégémonique, alors que la musique de Franck, hélas...









SITATIONS

Savez-vous de qui sont ces phrases ?

(réponse sur le numéro de la citation...)


1


Quand l'abri est sûr, la tempête est bonne.



2


Plus tard, j'ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu'un. Je n'étais vraiment moi-même qu'à l'instant où je m'enfuyais.



3


Sans ce vide dans votre vie, que seriez-vous ?









L'HORROSCOPE


GÉMEAUX du 22 mai au 21 juin


Gémelles, gémeaux, êtres raffinés, j'ai là exprès pour vous ce qu'on peut faire de mieux dans le frisson d'horreur : L'heure du loup de Bergman. Voilà sans doute le seul film qui m'ait jamais flanqué la trouille pour de bon. L'inconnu sur la lande, l'enfant sauvage qui vous agresse et qu'on doit noyer, d'autres scènes encore (cf. la photo) installent dans la terreur une dose d'insolite, de malaise qui la décuple. Ce vaste cauchemar est disponible en DVD, couplé avec La honte. Honte à moi qui n'ai pas revu L'heure du loup depuis mai 68. Ce fut le grand choc de ce mois-là.


Un grand film ! Ça crève les yeux !
L'heure du loup, 1968.

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